L’amitié. Comment cette valeur, autrefois si valorisée, a-t-elle évolué ? Qu’en est-il de l’amitié aujourd’hui ?

« L’amitié est une étincelle du mystère divin. »  disait Platon. En effet, il est difficile d’expliquer cette alchimie qui se produit avec cet autre qu’on qualifie d’ami et de dire pourquoi le courant passe aussi bien avec lui.

Mais quelle place réservons-nous à cette belle valeur à notre époque ? Il semblerait qu’on n’ait jamais eu autant d’amis qu’aujourd’hui mais pourtant, les vrais amis  demeurent difficiles à trouver. Est-on toujours aussi idéaliste à l’ère des amitiés jetables et des amis virtuels ? Comment, à l’ère des réseaux sociaux, l’amitié est-elle conçue par la génération d’aujourd’hui ? Existe-t-il toujours un idéal d’amitié ou celle-ci n’est-elle plus qu’un simple divertissement ?

Toi, mon ami, je t’ai choisi…

« L’amitié est indispensable à une vie réussie. » disait Démocrite. Dans l’Antiquité en effet, l’amitié était une valeur exceptionnelle puisqu’elle instaurait des valeurs d’égalité entre deux personnes dans un monde organisé autour des rapports dynastiques et fortement hiérarchisé.

Quoi de plus rassurant et de réconfortant qu’un ami qui nous conforte dans les valeurs que l’on porte ? L’ami est celui avec lequel je forme un rempart contre l’hostilité du monde. Avec lui, je suis plus fort, plus sûr de moi et souvent plus joyeux. Un ami est aussi celui qui me dit la vérité et qui me permet de ne pas m’égarer. Il me renvoie une image juste de moi-même, parfois sans complaisance.

Il est une idée bien belle qui consiste à penser que c’est en aimant autrui qu’on a accès à ce qu’il est. Cette idée se retrouve dans le Petit Prince de Saint Exupéry, dans ce dialogue émouvant entre le renard et le petit Prince. Le renard explique au petit prince que celui-ci ne peut le connaître que s’il l’apprivoise. « Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. »  L’ami est donc celui que l’on choisit, que l’on élit et qui de ce fait devient distinct de tous les autres. Mais comment expliquer que l’on choisit telle personne au lieu d’une autre ? Pourquoi cette alchimie ne s’opère t-elle qu’avec cette personne tandis qu’avec d’autres, je n’entretiens que des rapports d’indifférence ? Le romancier et poète allemand Goethe écrit un roman intitulé « les affinités électives » qui est un récit construit sur une analogie chimique. C’est une explication scientifique que Goethe donne des affinités dans ce roman. Chaque nature est composée de substances et entretient aussi des rapports avec les autres substances. Il y a des natures qui ont des attirances irrépressibles pour une autre nature et il arrive que cette attirance soit réciproque, et c’est ce qui se produit dans l’amitié. Cette théorie scientifique est magistralement bien simplifiée dans ces lignes fortes de Montaigne : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Il n’y a pas une façon qui retranscrit plus justement ce mystère de l’amitié. Ce sont ces termes qu’emploie Montaigne pour parler de sa relation avec La Boétie, écrivain humaniste et poète français. Montaigne ajoutera dans ses Essais ces mots qui expriment si bien cette affinité rare et précieuse : « Il y a, au-delà de tout mon discours, de tout ce que je puis dire en particulier, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous recherchions avant de nous être vus, seulement à cause des propos que nous entendions tenir l’un sur l’autre, qui faisaient dans notre affection mutuelle plus d’effet que, raisonnablement, ils n’eussent dû en faire, sans doute à cause de quelque ordonnance du ciel : nous nous embrassions par nos noms. » Cette amitié forte et pleine de bienveillance, qui n’en rêve pas ? Car ce genre de rencontres ne se fait pas tous les jours, et quand bien même elle se fait, on craint souvent la rupture, l’éloignement, en somme la perte de l’être aimé.

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Facebook et les réseaux sociaux viennent bouleverser cette conception classique de l’amitié :

Face à cette exigence de l’amitié, il est peut être plus simple de céder à la tentation de Facebook qui propose des amitiés simples, superficielles et sans réciprocité. C’est à se demander si ces amis de Facebook méritent vraiment le qualificatif d’ami. D’ailleurs, qui parle aujourd’hui de l’amitié comme en parle Montaigne ? La lecture récente d’un article sur l’amitié aujourd’hui, qui date d’octobre 2010, traduction d’un papier de l’écrivain et critique littéraire américain William Deresiewicz dans « The Chronicle of Higher Education » m’a permis d’ouvrir les yeux sur des pratiques contemporaines. Nous vivons, d’après Deresiewicz une époque où l’amitié a acquis le statut de relation universelle, autrement dit, une époque où tout le monde est l’ami de tout le monde : « Les partenaires amoureux se désignent  respectivement sous le terme de copain ou copine. Chacun des époux se flatte d’être le meilleur ami de l’autre. Les parents demandent à leurs jeunes enfants et implorent leurs ados de les considérer comme des amis. Les frères et sœurs (…) se traitent aujourd’hui exactement en ces termes. Les enseignants, les prêtres, et même les patrons cherchent à alléger et légitimer leur autorité en demandant à ceux qu’ils supervisent de les considérer comme des amis. »

Mais qu’en est-il de cette affinité élective si précieuse à l’époque de Goethe, ou même, plus récemment, à l’époque de nos grands parents ? Pour Montaigne, « il faut tant de rencontres à la bâtir que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles. »

La véritable amitié est rare, alors, comment ne pas se méfier de cette époque où chacun a des centaines d’amis ? Comment ne pas penser qu’il y a maldonne quelque part ? Nous sommes tous aptes à avoir des amis mais savons nous encore ce que cette notion d’amitié signifie ?

Deresiewicz ajoute dans son article une remarque pertinente, celle que les amis aujourd’hui ne sont plus comme dans l’Antiquité ou à la Renaissance, ces êtres qui nous permettent de nous élever. Le « contenu éthique » de l’amitié s’est perdu. Ce que nous cherchons, c’est une amitié où sont bannis les jugements de valeurs. Nous cherchons l’approbation continuelle de l’autre, son soutien inconditionnel, son admiration peut être mais il n’a plus, depuis longtemps, le rôle de celui qui nous renvoie notre image telle qu’elle est, qui nous regarde parfois sans complaisance. Nous aimons Facebook parce que les amitiés qu’on entretient avec les autres membres du réseau flattent notre narcissisme. Nos « amis » commentent et « like » nos statuts, comme on approuve un enfant qui a besoin d’être encouragé.

Sauf que… certains ne tardent pas à se rendre compte de la supercherie. Facebook c’est sympa mais ce n’est certainement pas le réseau le plus fiable en termes de sincérité et de recherche de vérité. Ce qui manque à ce réseau social, c’est sans doute l’amour que requiert l’amitié.  Toutes ces personnes qu’on a ajoutés sur Facebook et qui de temps en temps « like » un de nos statuts, peut-on dire d’elles qu’elles nous aiment et que nous les aimons en retour ?

« Aussi longtemps que nous aimons, nous servons à quelque chose,  aussi longtemps que nous sommes aimés, je serai tenté de dire que nous sommes indispensables ; aucun homme n’est jamais inutile s’il a un ami. » écrit Robert Louis Stevenson. C’est donc cela que demande la relation d’amitié : de l’amour ! Nous commençons petit à petit à nous rapprocher de ce qui fait ce lien si particulier qui unit deux êtres.

L’amitié idéale : une perfection vers laquelle on tend :

Alors, qu’est-ce qu’une véritable amitié et comment la reconnaître ?

Il ne suffit pas d’échanger quelques blagues, de boire un verre avec quelqu’un et encore moins d’être « amis » sur Facebook pour qualifier une personne d’ami. L’ami n’est pas seulement celui qui essuie nos pleurs et à qui l’on confie nos secrets, clichés redondants de l’amitié. Il s’agit comme on vient de le voir d’une élection de l’autre.

Aristote, philosophe grec du IVème siècle av. JC, distingue dans Ethique à Nicomaque trois formes d’amitié (philia en grec) : l’agréable, l’utile et la vertu. L’amitié fondée sur l’agrément et l’utilité ne dure pas aussi longtemps que l’amitié vertueuse. Cette amitié disparaît dès que les qualités qui l’ont fait naître ne se trouvent plus dans l’objet aimé. L’amitié utile est fondée sur l’intérêt que nous trouvons à une personne. Elle s’évanouit aussi dès que l’ « ami » ne présente plus d’intérêt pour moi. C’est une amitié fort répandue d’ailleurs aujourd’hui, et pour en revenir à Facebook, la plupart de nos contacts (soyons raisonnable, le mot « contact » est plus approprié) sont des relations d’intérêt. Nous gardons quelqu’un comme ‘ami » sur Facebook parce que nous savons qu’un jour nous aurons peut être besoin de lui ou alors pour le plaisir de compter une personne en plus dans notre flopée de contacts.

C’est l’amitié vertueuse qui est la plus sincère mais aussi la plus rare des amitiés. C’est une amitié pure et désintéressée. Cette amitié naît entre deux individus d’égale vertu. L’ami vertueux est un miroir qui me permet de me voir tel que je suis et me permet de progresser. C’est précisément cette forme d’amitié que la jeune génération a le plus de mal à entretenir, cédant à la facilité des relations « thérapeutiques » pour reprendre l’expression de Deresiewicz. Dans ce genre de relations, l’ami remplit son devoir en prenant notre parti et en approuvant nos décisions. L’amitié vertueuse, elle, est fondée sur un sentiment de bienveillance réciproque, les amis vertueux se souhaitent du bien mutuellement, et se font du bien mais ils sont aussi lucides à notre égard.

Dans l’amitié vertueuse, je souhaite à mon ami ce que j’espère pour moi-même : je lui souhaite l’existence et la conservation de sa vie, j’ai envie de partager sa vie et ses goûts, ses joies et ses tristesses mais je ne vais pas lui mentir et flatter son ego comme dans cette amitié thérapeutique d’aujourd’hui.

Les philosophes grecs distinguent trois formes d’amour : l’eros, la philia et l’agape. Dans l’eros, c’est la relation du corps à corps qui prime au profit de la raison. Il s’agit d’un amour passion où les deux personnes aimantées l’une vers l’autre cherchant la fusion à travers la sensualité.

La philia est le nom grec de l’amitié. La philia est l’amitié vertueuse dont parle Aristote. L’ami est un élu, un être que j’estime au moins autant que moi­-même. Cette amour-amitié peut exister entre un père et son fils, un maître et son disciple. Pour Aristote, la philia c’est-à-dire l’amitié entre citoyens est l’une des conditions fondamentales du bien-être commun.

L’agape est l’amour du prochain sans qu’il soit notre ami ni notre compagnon. L’agape induit une égalité de traitement pour tous et pourrait se résumer à travers cette citation du philosophe allemand Emmanuel Kant : “Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.” L’agape est donc un amour qui n’attend pas de réciprocité.

On est tenté de dire que l’amitié a cela de supérieur à l’amour que toute relation amoureuse a besoin d’amitié pour durer tandis qu’une amitié peut durer toute une vie sans qu’il n’y ait jamais de sexualité dans la relation. L’amitié est avant tout spirituelle. De surcroît, si les couples se font et se défont, l’amitié est censée durer toute une vie… Malheureusement, ce n’est pas toujours comme ça que ça se passe.

Nous pouvons dire que nous avons surtout parlé de l’amitié idéale jusqu’ici. C’est l’amitié dont parle Kant et qu’il nomme « l’amitié parfaite ». Il dit de celle-ci : « L’amitié (considérée dans sa perfection), est l’union de deux personnes par un amour et un respect égaux et réciproques »  (Doctrine de la vertu). Mais Kant précise qu’il s’agit là d’une simple idée, d’un idéal en somme. Nous avons certes besoin de cet idéal pour tenter de tendre vers lui, mais le réaliser est quasi impossible. L’amitié parfaite suppose un respect et un amour qui s’équilibrent et qui soient répartis avec la même intensité chez chacun des deux amis. Or, l’amitié est rarement répartie de manière égale entre deux amis.

Les chagrins d’amitié : une nécessité pour pouvoir construire de vraies amitiés ?

Tout comme en amour, l’amitié, elle aussi, suit un processus d’idéalisation puis de désenchantement. Plus les attentes sont fortes et l’amitié intense et plus la chute est brutale. Il arrive que deux amis évoluent différemment et s’éloignent petit à petit l’un de l’autre. Il peut également y avoir trahison qui conduit à une brouille et à une rupture rapide. Mais dans les deux cas, l’ami n’a pas respecté le pacte tacite d’égalité et de réciprocité qui est le pilier de l’amitié.

Une rupture amicale fait toujours souffrir parce que la mythologie de l’amitié ne prévoit jamais de rupture. Un ami, c’est pour la vie ! Dans nos fantasmes, les amitiés sont éternelles et ne connaissent pas de nuages. A une époque où le mariage éternel est devenu quasi irréaliste, l’idée d’une amitié éternelle comble ce besoin d’absolu et fait du bien. Il est donc toujours difficile d’admettre l’échec d’une amitié. Perde un ami c’est devoir reconnaître que l’on s’est trompé et c’est donc une grande blessure narcissique.

La rupture avec l’être que l’on considérait comme notre ami n’est pas reconnue socialement comme l’est la rupture amoureuse. Pourtant, la blessure met parfois du temps à cicatriser et nos proches ne comprennent pas qu’on puisse se retrouver KO à cause de la perte d’un ami. Chez les femmes, cette rupture est souvent plus pénible que pour les hommes puisqu’il y a une dimension passionnelle et une proximité physique chez celles-ci qu’on trouve rarement chez les hommes. La rupture de cette intimité renvoie à la séparation originelle entre la mère et son enfant, au paradis perdu.

C’est en effet terrible de se sentir d’un coup rejeté par celle qu’on considérait comme son double. Après une période de fusion, de fascination et d’admiration réciproques, le pacte se rompt. Et c’est la dé-fusion. On doit s’en remettre comme d’un deuil. Les causes de ces ruptures sont multiples : arrivée d’un tiers (amoureux, enfant) qui bouscule l’ordre des priorités par exemple ou plus simplement, des évolutions différentes dans la vie de chacun qui font que le lien n’est plus aussi étroit.

Ces ruptures amicales sont parfois salutaires pour les personnes qui entretiennent des relations fusionnelles. En même temps qu’elle secoue et perturbe, la rupture peut aussi faire grandir et remettre en question certains de nos comportements. Nous apprenons à développer des relations moins fusionnelles et plus indépendantes, où le respect de l’autre  et la clairvoyance priment sur la fusion et la dépendance. Plus adulte dans nos relations, nous avons peut être plus de chances de tomber en amitié avec celui qui partagera le même état d’esprit et les mêmes valeurs que nous mais qui acceptera aussi nos différences et notre singularité. C’est la raison pour laquelle la véritable amitié est si difficile à consolider. Mais pour les âmes en quête de sincérité, de loyauté et de relations authentiques, la recherche d’une amitié vraie n’est pas superflue…

Facebook comble peut être le désir insatiable de reconnaissance qui nous habite mais l’intimité véritable et les relations humainement satisfaisantes sont sans doute à chercher hors de cette interface haut débit, dans la réalité en trois dimensions, où l’on doit prendre le risque d’être blessé et désapprouvé. En somme, laisser la place à l’incertitude et aux risques des vraies relations.

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Le processus d’individuation (ou la transition du milieu de vie)

 La vie est jalonnée d’étapes. Nous connaissons tous l’étape délicate de l’adolescence que Françoise Dolto appelle « le complexe du homard »,  cette transition vers l’âge adulte qui ne se fait pas sans difficultés. Il existe aussi d’autres transitions dans la vie, non moins importantes mais moins connues : il s’agit de la transition du milieu de  vie, qui survient généralement entre 45 et 55 ans et où l’individu connaît une remise en question de sa vie, de son cheminement. Ce n’est donc pas à quarante ans que survient cette fameuse crise mais plus tard… Et le mot « crise » n’est pas le plus adapté pour parler de cette phase de la vie.

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Un peu de vocabulaire jungien : la persona, l’ego, l’Ombre et le soi.

C’est Carl Gustav Jung, le célèbre psychiatre suisse, qui aura parlé le premier du processus d’individuation dans son ouvrage Les sept sermons aux morts. Pour bien le comprendre, il va falloir se familiariser avec certains termes de la psychologie jungienne. Pendant la première partie de notre vie, nous construisons notre Persona qui est le « je » désirant contenant l’ego. Cette Persona est notre partie consciente, notre moi. Elle est la personnalité que nous nous sommes construits, la personne que nous croyons être et que les autres croient que nous sommes. La Persona, qui vient du grec « prosopon », qui signifie masque, est ainsi le masque que chacun se fabrique et qu’il présente à la société. C’est l’ensemble des comportements, des règles morales que nous décidons d’adopter. Le danger est de considérer que cette Persona est nous-mêmes et que nous sommes définis par elle. En effet, la Persona n’est qu’une petite part, un fragment du Soi, qui est une partie beaucoup plus vaste de nous-mêmes. Chaque individu porte en lui-même cette dimension fondamentale de lui-même qu’est le Soi. Mais cette dimension demeure le plus souvent inconsciente d’elle-même durant la première moitié de la vie. Pour que le Soi devienne conscient de lui-même, il faut en passer par le processus d’individuation. Le processus d’individuation est le processus par lequel un être devient un in-dividu psychologique pour Jung, c’est-à-dire une unité autonome et indivisible. Or, pour devenir cette unité, il faut réaliser son Soi, que Jung décrit comme une unité sur-ordonnée au moi, qui embrasse non seulement la psyché consciente mais aussi la psyché inconsciente. Le moi, lui, est le centre de la conscience. Mais, à un moment de sa vie, l’individu n’est plus satisfait par sa Persona puisque, tandis qu’il s’occupait de construire son ego, une autre partie de sa personnalité qu’il négligeait, qui ne fait pas partie de la conscience, se construisait, elle aussi, à son insu. Cette partie là, c’est l’Ombre, qui est « la partie inférieure de la personnalité » selon Jung et qui comporte tous les aspects psychiques de l’être qui ont été refoulés et qui ont été exclus de l’existence courante pour des raisons morales, sociales ou éducatives. Dans l’Ombre sont relégués tout ce que l’individu n’a pas choisi consciemment, tout ce qu’il n’a pas vécu et qu’il ne se permet pas de vivre. L’Ombre est en quelque sorte le coffre fort de l’inconscient.

Quand naît le besoin d’accomplissement et qu’émerge l’Ombre :

Dans la première moitié de sa vie, l’individu occupé à forger son moi refoule des modèles de comportement dans l’Ombre sans qu’il en résulte de grands dommages. Pour mieux comprendre ce processus, prenons pour exemple une jeune femme qui a construit sa vie de couple, qui a ses enfants et son réseau professionnel. Alors que toutes les conditions semblent en apparence réunies pour donner à cette femme le sentiment d’une réussite apaisante, d’être parvenue à quelque chose de stable dans son existence, celle-ci se révèle angoissée, a des vagues à l’âme et parfois même des humeurs dépressives. Cette femme se pose une question fondamentale : cette vie que  je mène, est-ce réellement la vie que je veux  vivre ? Et cette question génère chez elle de la culpabilité parce qu’elle a construit tellement de choses dans sa vie qu’elle se dit qu’il s’agit là d’une attitude d’enfant gâtée qui est si comblée qu’elle se met à se poser des questions existentielles. Or, il s’agit en réalité d’un besoin fondamental qui s’exprime. Tandis que ses autres besoins fondamentaux ont été satisfaits, il en demeure un seul qui ne l’est pas : le besoin d’accomplissement. Dans la pyramide des besoins de Maslow, le niveau supérieur de la pyramide concerne l’accomplissement de soi. Celui-ci vient après les besoins physiologiques, les besoins de sécurité, les besoins d’appartenance et d’amour et les besoins d’estime. Dans la première moitié de sa vie, cette femme s’est « accommodée ». Elle a répondu aux injonctions de sa société, de ses professeurs, de ses parents. Cette phase d’accommodation n’est pas du tout négative puisque ces personnes et ces entités nous guident et nous aident à trouver notre place dans le monde. Les règles qui régissent la première moitié de la vie sont donc extérieures. Mais autour de l’âge de 45 ans commencent à se faire sentir les limites de cette phase d’accommodation. On se sent moins serein, quelque chose nous titille mais on ne sait pas encore ce que c’est. On aurait pourtant toutes les raisons d’être rassuré puisqu’on a trouvé sa place dans la société mais pourtant ça ne suffit plus. Un questionnement plus profond et  plus fondamental sur le sens de ce que l’on fait et le sens de notre existence se fait jour.

Mais comment  est-ce que cette insatisfaction commence à poindre ? Les raisons sont multiples. Il peut s’agir d’une prise de conscience soudaine quand on se rend compte que le temps a commencé son travail et qu’il a dessiné des ridules et des rides sur notre visage. Nous ne sommes pas immortels et nous devons penser avec sérieux à ce que nous voulons faire de notre vie. Ce peut être aussi un questionnement sur la vie qu’on partage avec un autre depuis peut-être vingt ans. Le facteur déclenchant peut être aussi le départ des enfants qui quittent la maison familiale : c’est le syndrome du nid vide qui renvoie les parents au statut d’amants, statut qu’ils avaient peut être délaissé au profit de leur statut de parents. Il peut également s’agir d’un questionnement professionnel quand la personne se rend compte qu’elle exerce un métier qui ne l’intéresse plus. Pour d’autres, il peut s’agir d’une modification des priorités : ils privilégiaient par exemple leur carrière au détriment de leur vie sentimentale.

C’est dans ce moment de remise en question que l’Ombre commence à émerger. C’est aussi à ce moment que la Persona se fragmente. Cette fragmentation créé une angoisse chez l’individu si habitué à s’identifier uniquement à sa Persona et oubliant son Soi.

Le processus d’individuation doit-il se faire obligatoirement à partir de 45 ans ?

Mais ce processus d’individuation ne peut-il pas s’effectuer plus tôt ? Pourquoi ce questionnement sur soi-même surgit-il généralement à partir de l’âge de 45 ans ? Nous pouvons être mûrs plus tôt et être confrontés à des questionnements sur notre vie plus jeunes. En effet, la question de l’authenticité par rapport à soi-même peut se poser à n’importe quel âge. D’après le psychiatre Christophe Fauré, auteur de l’ouvrage Maintenant ou jamais qui traite de cette question, il y a un timing. A vingt-cinq ans, quand une personne se demande « qu’est-ce que je veux donc pour moi ? », il ne s’agit pas forcément d’un questionnement d’intériorité. Cette question renvoie beaucoup plus à un désir lié à la vie affective, à la vie professionnelle et à l’exploration du monde. Pour Christophe Fauré, ce questionnement est absolument nécessaire pour devenir conscient de soi.

Néanmoins, il existe des exceptions qui confirment la règle. Ce processus d’individuation peut s’enclencher précocement chez des personnes très jeunes, qui très tôt ont des questionnements existentiels et sont en quête réelle de sens. Mais pourquoi ce processus s’active-t-il très tôt chez certaines personnes et pas chez d’autres ? Il est possible que la différence tienne au degré de spiritualité et d’éveil des premières, qui sont plus naturellement conscientes de leur Soi. Le danger est qu’un processus d’individuation qui se met en place très tôt –dès l’âge de dix-huit ans-  est mal vécu, parce qu’à cet âge nul n’est préparé physiquement et psychologiquement à apprivoiser le sentiment océanique de la vie corrélatif de la découverte du Soi. L’instrument corporel ne s’est pas suffisamment confronté à ce qui va permettre au moi et à l’ego de se construire. Il n’est pas facile de bien vivre ce processus d’individuation alors que notre moi et notre ego sont encore en train de se consolider. Il y a un ordre et une harmonie qu’il n’est pas bon de perturber.

Mais pour peu que nous nous posions les bonnes questions, que nos proches nous poussent assez tôt à nous poser des questions sur nous-mêmes et que nous cherchions à donner un sens à notre vie, nous pouvons réaliser ce processus d’individuation plus jeune, dès l’âge de 35 ans. Nous avons alors, libérés de la tyrannie de notre ego, plus qu’une moitié de vie à consacrer aux choses essentielles.

Le visage, ce mystère.

 

Quelle énigme que ce visage qui nous fait face ! Le créateur ou la nature a-t-elle vraiment choisi cette partie du corps comme partie plus signifiante et plus expressive que les autres, qui peut tantôt être belle et se laisser admirer, tantôt être laide et repoussante ou est-ce nous-mêmes qui avons choisi cette protubérance étrange au dessus du corps pour lui conférer un sens et une intentionnalité ?

1-      L’épiphanie du visage d’autrui

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Face à un visage à la symétrie parfaite, ou même face à un sourire radieux et à un regard bienveillant, nous avons du mal à croire que le visage n’est qu’un élément trivial de notre corps auquel nous assignons un caractère du fait de notre humanité. On voudrait presque croire que de bonnes fées se sont penchées sur le berceau de cette fillette au visage d’ange, que ce bel acteur qui nous fait fantasmer est porteur d’une grâce singulière, que ce sourire charmant révèle la bonté de la personne qui l’arbore ou que l’arrogance d’un regard laisse deviner la suffisance de la personne qui l’affiche. En somme, le visage d’autrui révèlerait toujours un peu du caractère et de la personnalité de la personne. En effet, nous sommes toujours surpris lorsque nous nous rendons compte que cette jeune fille au regard si doux et à l’air si innocent est en fait une vraie garce ou inversement, que cette femme à l’air pincé et au regard austère possède un grand cœur et une vraie humanité. A ce moment, nous décidons de nous méfier des apparences, mais cela reste difficile à mettre en pratique. Nous demeurons toujours des physiognomonistes à l’égard d’autrui et nous tentons malgré nous d’interpréter les mimiques des autres et de percer un peu le mystère de leur être derrière le visage qu’ils nous présentent.

1)      Mon visage, ce masque trompeur

Pourtant, à l’égard de nous-mêmes, nous avons une toute autre opinion. Ce visage qui est le nôtre ne nous rend pas justice. Nous avons souvent le sentiment que notre visage ne reflète pas vraiment l’être que nous sommes, que cet air enfantin ne laisse pas transparaître notre maturité ou que cet air dur qu’on nous trouve n’est en fait qu’une carapace qui cache un être doux et sensible. Nous croyons rarement mériter notre visage d’où ce sentiment d’inquiétante étrangeté qui surgit parfois lorsque nous nous regardons dans le miroir. C’est bien moi, ce visage que renvoie le miroir ?

Ainsi, si les autres m’apparaissent en quelques sortes comme responsables de leur visage, le mien demeure un objet. Mais, selon un célèbre proverbe du peintre français Edgar Degas, « à partir de 40 ans, on a la gueule qu’on mérite. », cette étrangeté à soi pourrait avec le temps, devenir familiarité. Parce que si à partir de 40 ans, je commence à avoir le visage de ma vie, c’est bien parce que le temps a fini par le retailler et ainsi à le faire coïncider avec la personne que je suis profondément. Le visage lisse de mes vingt ans, parfois dérangeant parce que si peu marqué par la vie, n’est plus. Et il ya possiblement une chance qu’à partir de 40 ans, je commence enfin à m’accepter comme je suis, si je ne me laisse pas influencer par l’éternelle jeunesse que veut me vendre la société !

2)      Le délit de faciès inconscient

Si nous nous autorisons tous, dans nos pensées, à être physiognomonistes, autrement dit, à tenter de deviner l’intériorité d’un autre à travers la profondeur de sa peau, en société par contre, il est plus difficile d’afficher son opinion à l’égard d’une personne en se basant simplement sur son visage. Car nous sommes tous d’accord sur le fait qu’un visage peut être trompeur. Ainsi, le délit de faciès est condamné aujourd’hui.  Néanmoins, cela ne nous empêche pas bien souvent de faire confiance à notre intuition seule pour juger les autres. Dans son livre récemment publié, Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée (Flammarion), le psychologue nobélisé Daniel Kahneman explique les dangers de parti-pris cognitifs basés sur l’intuition et les émotions. Le système 1 qui est le système émotionnel est rapide et intuitif et c’est celui auquel nous faisons vite confiance, trop paresseux pour utiliser notre système 2, qui est notre système rationnel. Celui-ci, plus lent, plus réfléchi et plus logique se contente bien souvent de valider les réponses du système émotionnel. C’est ce qui explique la confiance empressée que nous faisons lors d’un entretien d’embauche, à celui qui a « une bonne tête » ou à l’inverse à nous méfier de celui dont la tête ne nous revient pas.

3)      Le visage d’autrui, cet infini dont je suis responsable

Emmanuel Levinas,  philosophe phénoménologue du XXème siècle, a, à partir du visage de l’autre, développé une éthique au sens où le rapport à l’autre est un infini dont le visage est la trace. Pour Levinas, la peau du visage est celle qui reste la plus nue et que chacun essaie de cacher en se donnant une contenance et en prenant des pauses. Ce visage nu, pauvre n’est en outre pas délimitable. Il n’est pas une pure forme puisque par ses expressions, il permet d’accéder au sujet. C’est ainsi que lorsqu’on tente de décrire un visage, on se rend compte qu’on décrit toujours plus qu’un visage. Le visage échappe à ma prise, et il propose, dans sa vulnérabilité, de tisser le lien social. Le visage de l’autre pose également une loi fondatrice de l’éthique. Sur la face d’autrui s’énonce cette loi : « tu ne tueras point ». « Le visage est ce qu’on ne peut tuer. » C’est la première parole du visage pour Levinas. C’est pour cette raison qu’il est plus facile de tuer en jetant une bombe du haut d’un avion que de regarder sa victime dans les yeux et de lui planter l’arme blanche dans sa chair. Parce que dans ce visage, c’est l’infini qui se donne à voir et qui se phénoménalise.

En effet, dès la rencontre, l’autre est lié à moi en une relation « organique ».  C’est ainsi qu’à la vue du visage d’autrui, je suis convoquée à la responsabilité. Il suffit de voir un visage, pour devenir l’otage d’autrui selon les termes de Levinas. Le visage est ce qu’il y a de plus vulnérable en l’homme mais c’est par cette vulnérabilité que l’impératif éthique peut avoir lieu. Le visage de l’autre, par son dénuement et sa pauvreté me permet tout mais par la responsabilité qu’il m’impose, je lui dois tout car c’est cette responsabilité qui me permet de veiller sur autrui. Je lui dois tout parce qu’il me confère un rôle qui donne un sens à mon existence : j’ai une fonction  primordiale à son égard. Cela fait penser à Dostoievski : « Nous sommes tous coupable de tout et de tous et moi plus que les autres. » Le visage d’autrui exige ainsi le renoncement à la violence. Mais cette relation à autrui qui impose une moralité ne semble pas courante dans la vie de tous les jours. Bien souvent, on passe à côté des visages sans les regarder vraiment. Cette rencontre avec autrui dont parle Levinas ne semble se réaliser  que rarement, lorsque chacun est véritablement  attentif à l’autre, lorsque la perception est  désintéressée et qu’on ne cherche pas à traquer dans l’autre ce qui lui fait défaut. Levinas le dit d’ailleurs : « La meilleure manière de regarder autrui, c’est de ne pas connaître la couleur  de ses yeux. Quand on observe la couleur de ses yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. » Ainsi, l’énigme irrésolue du visage peut elle apparaître à ceux, majoritaires, qui sont soucieux d’eux-mêmes avant d’être soucieux d’autrui ?  

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