Le processus d’individuation (ou la transition du milieu de vie)

 La vie est jalonnée d’étapes. Nous connaissons tous l’étape délicate de l’adolescence que Françoise Dolto appelle « le complexe du homard »,  cette transition vers l’âge adulte qui ne se fait pas sans difficultés. Il existe aussi d’autres transitions dans la vie, non moins importantes mais moins connues : il s’agit de la transition du milieu de  vie, qui survient généralement entre 45 et 55 ans et où l’individu connaît une remise en question de sa vie, de son cheminement. Ce n’est donc pas à quarante ans que survient cette fameuse crise mais plus tard… Et le mot « crise » n’est pas le plus adapté pour parler de cette phase de la vie.

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Un peu de vocabulaire jungien : la persona, l’ego, l’Ombre et le soi.

C’est Carl Gustav Jung, le célèbre psychiatre suisse, qui aura parlé le premier du processus d’individuation dans son ouvrage Les sept sermons aux morts. Pour bien le comprendre, il va falloir se familiariser avec certains termes de la psychologie jungienne. Pendant la première partie de notre vie, nous construisons notre Persona qui est le « je » désirant contenant l’ego. Cette Persona est notre partie consciente, notre moi. Elle est la personnalité que nous nous sommes construits, la personne que nous croyons être et que les autres croient que nous sommes. La Persona, qui vient du grec « prosopon », qui signifie masque, est ainsi le masque que chacun se fabrique et qu’il présente à la société. C’est l’ensemble des comportements, des règles morales que nous décidons d’adopter. Le danger est de considérer que cette Persona est nous-mêmes et que nous sommes définis par elle. En effet, la Persona n’est qu’une petite part, un fragment du Soi, qui est une partie beaucoup plus vaste de nous-mêmes. Chaque individu porte en lui-même cette dimension fondamentale de lui-même qu’est le Soi. Mais cette dimension demeure le plus souvent inconsciente d’elle-même durant la première moitié de la vie. Pour que le Soi devienne conscient de lui-même, il faut en passer par le processus d’individuation. Le processus d’individuation est le processus par lequel un être devient un in-dividu psychologique pour Jung, c’est-à-dire une unité autonome et indivisible. Or, pour devenir cette unité, il faut réaliser son Soi, que Jung décrit comme une unité sur-ordonnée au moi, qui embrasse non seulement la psyché consciente mais aussi la psyché inconsciente. Le moi, lui, est le centre de la conscience. Mais, à un moment de sa vie, l’individu n’est plus satisfait par sa Persona puisque, tandis qu’il s’occupait de construire son ego, une autre partie de sa personnalité qu’il négligeait, qui ne fait pas partie de la conscience, se construisait, elle aussi, à son insu. Cette partie là, c’est l’Ombre, qui est « la partie inférieure de la personnalité » selon Jung et qui comporte tous les aspects psychiques de l’être qui ont été refoulés et qui ont été exclus de l’existence courante pour des raisons morales, sociales ou éducatives. Dans l’Ombre sont relégués tout ce que l’individu n’a pas choisi consciemment, tout ce qu’il n’a pas vécu et qu’il ne se permet pas de vivre. L’Ombre est en quelque sorte le coffre fort de l’inconscient.

Quand naît le besoin d’accomplissement et qu’émerge l’Ombre :

Dans la première moitié de sa vie, l’individu occupé à forger son moi refoule des modèles de comportement dans l’Ombre sans qu’il en résulte de grands dommages. Pour mieux comprendre ce processus, prenons pour exemple une jeune femme qui a construit sa vie de couple, qui a ses enfants et son réseau professionnel. Alors que toutes les conditions semblent en apparence réunies pour donner à cette femme le sentiment d’une réussite apaisante, d’être parvenue à quelque chose de stable dans son existence, celle-ci se révèle angoissée, a des vagues à l’âme et parfois même des humeurs dépressives. Cette femme se pose une question fondamentale : cette vie que  je mène, est-ce réellement la vie que je veux  vivre ? Et cette question génère chez elle de la culpabilité parce qu’elle a construit tellement de choses dans sa vie qu’elle se dit qu’il s’agit là d’une attitude d’enfant gâtée qui est si comblée qu’elle se met à se poser des questions existentielles. Or, il s’agit en réalité d’un besoin fondamental qui s’exprime. Tandis que ses autres besoins fondamentaux ont été satisfaits, il en demeure un seul qui ne l’est pas : le besoin d’accomplissement. Dans la pyramide des besoins de Maslow, le niveau supérieur de la pyramide concerne l’accomplissement de soi. Celui-ci vient après les besoins physiologiques, les besoins de sécurité, les besoins d’appartenance et d’amour et les besoins d’estime. Dans la première moitié de sa vie, cette femme s’est « accommodée ». Elle a répondu aux injonctions de sa société, de ses professeurs, de ses parents. Cette phase d’accommodation n’est pas du tout négative puisque ces personnes et ces entités nous guident et nous aident à trouver notre place dans le monde. Les règles qui régissent la première moitié de la vie sont donc extérieures. Mais autour de l’âge de 45 ans commencent à se faire sentir les limites de cette phase d’accommodation. On se sent moins serein, quelque chose nous titille mais on ne sait pas encore ce que c’est. On aurait pourtant toutes les raisons d’être rassuré puisqu’on a trouvé sa place dans la société mais pourtant ça ne suffit plus. Un questionnement plus profond et  plus fondamental sur le sens de ce que l’on fait et le sens de notre existence se fait jour.

Mais comment  est-ce que cette insatisfaction commence à poindre ? Les raisons sont multiples. Il peut s’agir d’une prise de conscience soudaine quand on se rend compte que le temps a commencé son travail et qu’il a dessiné des ridules et des rides sur notre visage. Nous ne sommes pas immortels et nous devons penser avec sérieux à ce que nous voulons faire de notre vie. Ce peut être aussi un questionnement sur la vie qu’on partage avec un autre depuis peut-être vingt ans. Le facteur déclenchant peut être aussi le départ des enfants qui quittent la maison familiale : c’est le syndrome du nid vide qui renvoie les parents au statut d’amants, statut qu’ils avaient peut être délaissé au profit de leur statut de parents. Il peut également s’agir d’un questionnement professionnel quand la personne se rend compte qu’elle exerce un métier qui ne l’intéresse plus. Pour d’autres, il peut s’agir d’une modification des priorités : ils privilégiaient par exemple leur carrière au détriment de leur vie sentimentale.

C’est dans ce moment de remise en question que l’Ombre commence à émerger. C’est aussi à ce moment que la Persona se fragmente. Cette fragmentation créé une angoisse chez l’individu si habitué à s’identifier uniquement à sa Persona et oubliant son Soi.

Le processus d’individuation doit-il se faire obligatoirement à partir de 45 ans ?

Mais ce processus d’individuation ne peut-il pas s’effectuer plus tôt ? Pourquoi ce questionnement sur soi-même surgit-il généralement à partir de l’âge de 45 ans ? Nous pouvons être mûrs plus tôt et être confrontés à des questionnements sur notre vie plus jeunes. En effet, la question de l’authenticité par rapport à soi-même peut se poser à n’importe quel âge. D’après le psychiatre Christophe Fauré, auteur de l’ouvrage Maintenant ou jamais qui traite de cette question, il y a un timing. A vingt-cinq ans, quand une personne se demande « qu’est-ce que je veux donc pour moi ? », il ne s’agit pas forcément d’un questionnement d’intériorité. Cette question renvoie beaucoup plus à un désir lié à la vie affective, à la vie professionnelle et à l’exploration du monde. Pour Christophe Fauré, ce questionnement est absolument nécessaire pour devenir conscient de soi.

Néanmoins, il existe des exceptions qui confirment la règle. Ce processus d’individuation peut s’enclencher précocement chez des personnes très jeunes, qui très tôt ont des questionnements existentiels et sont en quête réelle de sens. Mais pourquoi ce processus s’active-t-il très tôt chez certaines personnes et pas chez d’autres ? Il est possible que la différence tienne au degré de spiritualité et d’éveil des premières, qui sont plus naturellement conscientes de leur Soi. Le danger est qu’un processus d’individuation qui se met en place très tôt –dès l’âge de dix-huit ans-  est mal vécu, parce qu’à cet âge nul n’est préparé physiquement et psychologiquement à apprivoiser le sentiment océanique de la vie corrélatif de la découverte du Soi. L’instrument corporel ne s’est pas suffisamment confronté à ce qui va permettre au moi et à l’ego de se construire. Il n’est pas facile de bien vivre ce processus d’individuation alors que notre moi et notre ego sont encore en train de se consolider. Il y a un ordre et une harmonie qu’il n’est pas bon de perturber.

Mais pour peu que nous nous posions les bonnes questions, que nos proches nous poussent assez tôt à nous poser des questions sur nous-mêmes et que nous cherchions à donner un sens à notre vie, nous pouvons réaliser ce processus d’individuation plus jeune, dès l’âge de 35 ans. Nous avons alors, libérés de la tyrannie de notre ego, plus qu’une moitié de vie à consacrer aux choses essentielles.

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