Le visage, ce mystère.

 

Quelle énigme que ce visage qui nous fait face ! Le créateur ou la nature a-t-elle vraiment choisi cette partie du corps comme partie plus signifiante et plus expressive que les autres, qui peut tantôt être belle et se laisser admirer, tantôt être laide et repoussante ou est-ce nous-mêmes qui avons choisi cette protubérance étrange au dessus du corps pour lui conférer un sens et une intentionnalité ?

1-      L’épiphanie du visage d’autrui

FACE 2

Face à un visage à la symétrie parfaite, ou même face à un sourire radieux et à un regard bienveillant, nous avons du mal à croire que le visage n’est qu’un élément trivial de notre corps auquel nous assignons un caractère du fait de notre humanité. On voudrait presque croire que de bonnes fées se sont penchées sur le berceau de cette fillette au visage d’ange, que ce bel acteur qui nous fait fantasmer est porteur d’une grâce singulière, que ce sourire charmant révèle la bonté de la personne qui l’arbore ou que l’arrogance d’un regard laisse deviner la suffisance de la personne qui l’affiche. En somme, le visage d’autrui révèlerait toujours un peu du caractère et de la personnalité de la personne. En effet, nous sommes toujours surpris lorsque nous nous rendons compte que cette jeune fille au regard si doux et à l’air si innocent est en fait une vraie garce ou inversement, que cette femme à l’air pincé et au regard austère possède un grand cœur et une vraie humanité. A ce moment, nous décidons de nous méfier des apparences, mais cela reste difficile à mettre en pratique. Nous demeurons toujours des physiognomonistes à l’égard d’autrui et nous tentons malgré nous d’interpréter les mimiques des autres et de percer un peu le mystère de leur être derrière le visage qu’ils nous présentent.

1)      Mon visage, ce masque trompeur

Pourtant, à l’égard de nous-mêmes, nous avons une toute autre opinion. Ce visage qui est le nôtre ne nous rend pas justice. Nous avons souvent le sentiment que notre visage ne reflète pas vraiment l’être que nous sommes, que cet air enfantin ne laisse pas transparaître notre maturité ou que cet air dur qu’on nous trouve n’est en fait qu’une carapace qui cache un être doux et sensible. Nous croyons rarement mériter notre visage d’où ce sentiment d’inquiétante étrangeté qui surgit parfois lorsque nous nous regardons dans le miroir. C’est bien moi, ce visage que renvoie le miroir ?

Ainsi, si les autres m’apparaissent en quelques sortes comme responsables de leur visage, le mien demeure un objet. Mais, selon un célèbre proverbe du peintre français Edgar Degas, « à partir de 40 ans, on a la gueule qu’on mérite. », cette étrangeté à soi pourrait avec le temps, devenir familiarité. Parce que si à partir de 40 ans, je commence à avoir le visage de ma vie, c’est bien parce que le temps a fini par le retailler et ainsi à le faire coïncider avec la personne que je suis profondément. Le visage lisse de mes vingt ans, parfois dérangeant parce que si peu marqué par la vie, n’est plus. Et il ya possiblement une chance qu’à partir de 40 ans, je commence enfin à m’accepter comme je suis, si je ne me laisse pas influencer par l’éternelle jeunesse que veut me vendre la société !

2)      Le délit de faciès inconscient

Si nous nous autorisons tous, dans nos pensées, à être physiognomonistes, autrement dit, à tenter de deviner l’intériorité d’un autre à travers la profondeur de sa peau, en société par contre, il est plus difficile d’afficher son opinion à l’égard d’une personne en se basant simplement sur son visage. Car nous sommes tous d’accord sur le fait qu’un visage peut être trompeur. Ainsi, le délit de faciès est condamné aujourd’hui.  Néanmoins, cela ne nous empêche pas bien souvent de faire confiance à notre intuition seule pour juger les autres. Dans son livre récemment publié, Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée (Flammarion), le psychologue nobélisé Daniel Kahneman explique les dangers de parti-pris cognitifs basés sur l’intuition et les émotions. Le système 1 qui est le système émotionnel est rapide et intuitif et c’est celui auquel nous faisons vite confiance, trop paresseux pour utiliser notre système 2, qui est notre système rationnel. Celui-ci, plus lent, plus réfléchi et plus logique se contente bien souvent de valider les réponses du système émotionnel. C’est ce qui explique la confiance empressée que nous faisons lors d’un entretien d’embauche, à celui qui a « une bonne tête » ou à l’inverse à nous méfier de celui dont la tête ne nous revient pas.

3)      Le visage d’autrui, cet infini dont je suis responsable

Emmanuel Levinas,  philosophe phénoménologue du XXème siècle, a, à partir du visage de l’autre, développé une éthique au sens où le rapport à l’autre est un infini dont le visage est la trace. Pour Levinas, la peau du visage est celle qui reste la plus nue et que chacun essaie de cacher en se donnant une contenance et en prenant des pauses. Ce visage nu, pauvre n’est en outre pas délimitable. Il n’est pas une pure forme puisque par ses expressions, il permet d’accéder au sujet. C’est ainsi que lorsqu’on tente de décrire un visage, on se rend compte qu’on décrit toujours plus qu’un visage. Le visage échappe à ma prise, et il propose, dans sa vulnérabilité, de tisser le lien social. Le visage de l’autre pose également une loi fondatrice de l’éthique. Sur la face d’autrui s’énonce cette loi : « tu ne tueras point ». « Le visage est ce qu’on ne peut tuer. » C’est la première parole du visage pour Levinas. C’est pour cette raison qu’il est plus facile de tuer en jetant une bombe du haut d’un avion que de regarder sa victime dans les yeux et de lui planter l’arme blanche dans sa chair. Parce que dans ce visage, c’est l’infini qui se donne à voir et qui se phénoménalise.

En effet, dès la rencontre, l’autre est lié à moi en une relation « organique ».  C’est ainsi qu’à la vue du visage d’autrui, je suis convoquée à la responsabilité. Il suffit de voir un visage, pour devenir l’otage d’autrui selon les termes de Levinas. Le visage est ce qu’il y a de plus vulnérable en l’homme mais c’est par cette vulnérabilité que l’impératif éthique peut avoir lieu. Le visage de l’autre, par son dénuement et sa pauvreté me permet tout mais par la responsabilité qu’il m’impose, je lui dois tout car c’est cette responsabilité qui me permet de veiller sur autrui. Je lui dois tout parce qu’il me confère un rôle qui donne un sens à mon existence : j’ai une fonction  primordiale à son égard. Cela fait penser à Dostoievski : « Nous sommes tous coupable de tout et de tous et moi plus que les autres. » Le visage d’autrui exige ainsi le renoncement à la violence. Mais cette relation à autrui qui impose une moralité ne semble pas courante dans la vie de tous les jours. Bien souvent, on passe à côté des visages sans les regarder vraiment. Cette rencontre avec autrui dont parle Levinas ne semble se réaliser  que rarement, lorsque chacun est véritablement  attentif à l’autre, lorsque la perception est  désintéressée et qu’on ne cherche pas à traquer dans l’autre ce qui lui fait défaut. Levinas le dit d’ailleurs : « La meilleure manière de regarder autrui, c’est de ne pas connaître la couleur  de ses yeux. Quand on observe la couleur de ses yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. » Ainsi, l’énigme irrésolue du visage peut elle apparaître à ceux, majoritaires, qui sont soucieux d’eux-mêmes avant d’être soucieux d’autrui ?  

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