Quelques bonnes raisons de lire les romans de Irvin D. Yalom

Et si la psychologie devait être romancée ? Si vous deviez lire de la psychothérapie sous forme de récit, quels éléments aimeriez-vous y trouver ?

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Irvin D. Yalom, psychiatre américain né en 1931, a puisé son inspiration dans son métier pour écrire des romans dont le thème central est la psychothérapie. Bien sûr, cela peut au premier abord ne pas intéresser toute personne qui n’est pas du métier. Pourtant, il n’est pas vraiment nécessaire d’être passionné par le milieu psy pour se mettre à lire les romans de Yalom. Car ses romans réunissent avant tout les qualités d’un bon écrivain. Un psychiatre et psychanalyste comme Yalom a longtemps été confronté à la nature humaine, à sa part d’ombre et à cette impudeur propre aux cabinets de psy, à des épanchements et à des confidences auxquels on ne se livre pas devant le premier venu. Sa matière, il la doit à toutes les personnes qu’il a côtoyées. Et un psychanalyste n’est-il pas le mieux placé pour doter ses personnages de cette complexité psychologique que l’on ne trouve que dans les meilleurs romans ?

Si « Mensonges sur le divan » est un roman à suspense avec une intrigue policière accorcheuse, « La méthode Shopenhauer » se présente davantage comme un roman existentialiste, à portée philosophique et qui promet d’après son sous-titre  « apprendre à mourir » de livrer au lecteur  une méthode pour se préparer sereinement à la mort. Dans ce roman, Yalom  fait références à toutes les spiritualités orientales mais aussi à un des personnages clé du récit : Le philosophe autrichien Arthur Schopenhauer.

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Ces deux romans ont des thèmes communs, chers à Irvin Yalom : la relation qui se noue entre le psychothérapeute et le patient, l’intériorité du psychologue, le mal de vivre des individus, le deuil.

« Mensonges sur le divan » a pour intrigue principale une femme, Carol, qui, désireuse de se venger du psy de son ex mari, parce qu’elle est sûre que c’est lui qui a poussé celui-ci au divorce, va se faire passer pour une femme qu’elle n’est pas et tenter de le séduire à tout prix. Elle ignore qu’elle a à faire à un  psychothérapeute à l’approche humaniste, très attaché au code de déontologie et donc très difficilement corruptible.

Cette problématique du mensonge dans la relation psy-client  pose de nombreuses questions qui peuvent intéresser toute personne désireuse de mieux comprendre le milieu psy : Jusqu’à quand peut durer la mystification ? Le client-menteur ne risque t-il pas de se prendre à son propre piège ? Cette problématique pose également des questions sur le thérapeute : Celui-ci ne devrait-il pas se méfier davantage des possibles baratineurs et manipulateurs qui se présentent à son cabinet ? Car le psychologue, du fait que le client paie sa consultation, a trop tendance à penser que celui-ci, trop investi dans la relation, ne peut être que d’une totale franchise et d’une transparence quasi-absolue. Ce qui parfois, est loin d’être le cas. Irvin Yalom met à bas certaines idées reçues selon lesquelles les psychologues seraient des personnes plus méfiantes et sagaces que la moyenne. Bien au contraire, ceux-ci ayant l’habitude de recueillir et d’écouter les confessions de leurs clients, auront presque toujours l’impression que la personne face à eux est sincère et dépourvue d’intentions cachées.  Dans ce cas, comment faire pour se préserver de la manipulation et ne pas tomber dans les pièges tendus par certains clients mal intentionnés ?

Heureusement, ce genre de clients sont plus souvent rencontrés dans les romans que dans la réalité. Il n’empêche, certains clients, sans désir de nuire à leur thérapeute, ont recours à une certaine manipulation, peuvent mentir et faire des confidences au compte-gouttes avec leur thérapeute par désir de tester inconsciemment ou peut-être consciemment l’efficacité et la perspicacité de ce dernier. Aussi, c’est une conduite qu’on retrouve beaucoup chez les clients ayant des difficultés avec le lâcher prise.

Au psychologue de savoir comment manœuvrer avec ce type de clients et à les amener doucement vers une voie de confiance.

Il n’est pas étonnant d’apprendre que les romans de Yalom sont étudiés dans certaines universités de psychologie et que sa vision humaniste a été ajoutée au programme de plusieurs écoles de psychologie.

Yalom est en ce sens très proche du psychologue américain Carl Rogers et de son approche centrée sur la personne dans l’entretien thérapeutique. Selon Rogers, le thérapeute doit adopter trois attitudes fondamentales avec son client : il s’agit d’être empathique, authentique et bienveillant.  Nous sommes loin des visions froides et orthodoxes de certains psychologues célèbres.

A travers ses romans, on comprend que Yalom est partisan d’une approche basée sur l’ouverture, la compréhension et la recherche concertée du client et du thérapeute pour trouver des réponses et des solutions aux difficultés du client. Pour Yalom, le thérapeute n’est pas celui qui sait, mais celui qui cherche. Ensemble, le thérapeute et le client vont effectuer une exploration, une sorte de voyage introspectif pour que l’individu en quête trouve en lui-même ses propres ressources. Yalom est le pionnier de cette idée originale : celle qu’il faut inventer une thérapie pour chaque client car chaque client est unique.

Dans son roman « La méthode Schopenhauer », Yalom initie le lecteur à la psychothérapie de groupe en narrant des séances entières de ce type de thérapie. Avec talent, Yalom réussit à tenir en haleine le lecteur en créant un échange dynamique et vivant entre des personnages attachants et singuliers. L’histoire se résume ainsi : Julius, thérapeute passionné par son métier, va avoir le désir brûlant, après avoir appris qu’il est atteint d’un cancer qui ne lui laisse plus qu’un an à vivre,  de recontacter un de ses anciens patients, Philippe, un homme misanthrope, accro au sexe et assez détestable.

la méthode schopenhauer

Il réussira à le retrouver et cet homme apparemment guéri de ses pulsions sexuelles va lui confier qu’il est à présent lui-même en voie de devenir thérapeute et qu’il doit sa guérison au philosophe Arthur Schopenhauer. Il propose à Julius un marché : en échange de la supervision de celui-ci pour lui permettre d’exercer son métier, Philippe s’engage à lui transmettre la philosophie rédemptrice de Schopenhauer. Mais Julius, en constatant que Philippe est loin d’être guéri de sa haine pour les hommes, va accepter son marché à une seule condition : qu’il intègre un groupe de psychothérapie qu’il anime. Philippe va finir par accepter. C’est alors que ce drôle d’individu va faire son entrée dans le groupe animé par Julius. Avec intérêt et fascination pour certains, scepticisme et circonspection pour d’autres, le groupe va petit à petit remettre en question toutes les certitudes et la philosophie  de Philippe, bâties au prix de longues années d’ascétisme et de solitude. Car, peut-on guérir grâce aux écrits d’un homme mort et enterré il y a plus d’un siècle ? La guérison peut-elle passer par les livres en faisant fi du mouvement de la vie, des interactions qu’elle requiert, de la présence des autres ?

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Comment un homme qui s’est emmuré dans une connaissance livresque du monde et qui s’est coupé de la vie, va t-il pouvoir réintégrer le monde des hommes ?

« La méthode Shopenhauer » livre aussi une belle réflexion sur la mort. Comment vivre sa vie sereinement quand on sait que la mort se rapproche sans cesse ? Comment se comporter avec un ami ou un proche malade ? Faut-il esquiver la question de la mort de cet ami ou l’affronter ?

Oscillant entre les joies de la psychothérapie de groupe, la gravité des questions fondamentales sur le sens de la vie, ce roman est riche, intense et imite bien la densité et les paradoxes de l’existence. Il mêle savamment la légèreté et la profondeur, avec en arrière fond la problématique lancinante de la mort. Car Yalom, de par son métier, sait que la misère humaine naît aussi de la peur de la mort. Ce roman mais aussi le reste de son œuvre est une tentative de soulagement de cette angoisse terrible. Et c’est aussi dans le travail thérapeutique et dans le voyage exploratoire du patient que peut jaillir le sens. C’est aussi dans ce désir de se dépasser, de se comprendre et d’être en quête d’une transcendance que le sens l’emporte sur le sentiment de l’absurde. Le travail thérapeutique est en ce sens, un chemin vers la sagesse et la vérité. C’est ce que parvient à restituer magistralement Irvin Yalom dans ses romans.

Curiosité pour soi-même, curiosité pour le milieu psy, curiosité pour les questions fondamentales de la vie ? Envie de lire un bon roman ? Envie d’être omnipotent du côté du psy et des patients ? Vous pourriez trouver quelques désirs assouvis du côté de chez Yalom…

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Irvin D. Yalom

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