Etre une femme de trente ans au Maroc aujourd’hui

« J’avais vingt ans, je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Qui ne se souvient de cette fameuse sentence de Paul Nizan dans « Aden Arabie » ? Vingt ans est un âge mythique, l’âge de tous les possibles. Passé cet âge fatidique, la distinction entre les âges paraît moins tranchée. On entre dans l’âge adulte, l’âge du réalisme, des compromissions et, parfois, des rêves enterrés.  Les choses ne sont pourtant pas si simples. Pour nombre de femmes,  le cap de la trentaine n’est synonyme ni de tristesse, ni de regret. C’est un âge certes délicat, mais également celui où les ailes poussent aux femmes.

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Trente ans, cela sonne comme un coup de gong. Un coup de gong qui signale le temps qui passe et qui nous arrache aux turpitudes de la vingtaine. La tourmente existentielle des vingt ans est remplacée par un atterrissage dans une réalité autre, celle de la réalisation aussi bien personnelle que professionnelle. A trente ans, la pression sociale est plus forte et l’entourage ne se prive pas de rappeler à la jeune femme qu’il est temps qu’elle fasse ses preuves et rentre en quelque façon dans le rang. Il est temps de prendre en compte le temps qui passe ! La vie d’une femme de trente ans est particulièrement riche. C’est le temps du pragmatisme, le moment où l’on fonde une famille –ou du moins où l’on commence à y penser sérieusement- et celui où la jeune femme encore suspendue entre deux âges doit impérativement prendre ses marques sur le plan professionnel.

Mais qui sont les femmes trentenaires au Maroc? Et qu’est-ce qu’avoir trente ans aujourd’hui pour une femme marocaine ? Comment ont évolué les femmes par rapport à leurs mères ? Comment vivent-elles leurs trente ans ? Qu’est-ce que la sociologie nous apprend sur la femme de trente ans en 2014 comparativement à celle des décennies antérieures ?

En 1960, la première union chez les femmes marocaines était contractée à l’âge de 17,3 ans. En 1994, l’âge du premier mariage recule à 25,8 ans et, en 2010, les femmes se marient à 26,6 ans en moyenne et à 27,4 ans si l’on prend en compte le milieu urbain seulement. C’est donc un fait notable : en un demi-siècle, l’âge du premier mariage chez les femmes a reculé de dix ans.

Les femmes semblent avoir moins peur du célibat : en 1987, 10% seulement des femmes dont l’âge se situait entre 30 et 34 ans étaient célibataires. Aujourd’hui, la proportion des femmes célibataires de cette tranche d’âge est de 29%.

Ces chiffres signalent un changement de statut pour la femme marocaine. Changement intéressant sur lequel il serait judicieux de se pencher attentivement.

Chacun  se fait généralement une idée sur les âges de la vie. Et on peut imaginer assez aisément ce que les jeunes femmes trentenaires auraient à dire sur leurs âges. « Trente ans, c’est l’âge où l’on mûrit, où l’on devient adulte et responsable, fini l’insouciance de la vingtaine… »

Mais les témoignages étaient loin d’être conventionnels et il est surprenant de noter que certaines de ces jeunes femmes disent ne s’être jamais senties aussi libres et que le deuil des vingt ans s’était fait sans heurt et sans drame. Pour beaucoup d’entre elles, la trentaine s’apparente à une deuxième vingtaine, moins angoissée et plus libre. Y aurait-il donc un nouveau profil de jeune femme marocaine ? Une femme qui veut s’émanciper, qui s’insurge contre la pression sociale et qui entend vivre sa vie comme elle l’entend ? Bien sûr, certaines pataugent encore et tentent de composer avec une société qui ne leur lâche pas facilement la bride. Mais le constat est globalement positif : fini le temps où les femmes se soumettaient aux contraintes d’une société menée par les hommes. Et si nous étions entrés dans une ère –un peu- plus égalitaire ?

 

Avis de la sociologue Soumaya Naamane Guessous :

 

Qu’est-ce qui, sociologiquement, caractérise la femme de trente ans ?

Sociologiquement, la femme de trente ans se définit par le fait qu’elle travaille. Une petite partie des femmes de cette tranche d’âge a fait des études. Les femmes de trente ans participent donc à l’activité économique du pays. En général, la femme marocaine se marie vers 29 ans. Quand elles ne sont pas encore mariées, les femmes de trente ans prennent  en charge leur famille financièrement. Elles aident leur père à subvenir aux besoins de sa famille. Si elles sont mariées, elles travaillent pour aider leur couple.

 

Qui est la femme marocaine de trente ans aujourd’hui ?

Les femmes de trente ans ont de plus en plus confiance en elles. Le fait de travailler et d’être des éléments économiques moteurs les valorisent. Mais en même temps, ces femmes là croulent sous les charges. Elles s’occupent des tâches ménagères et doivent parallèlement prendre en charge leur famille. Il s’agit à la fois d’une prise en charge morale et financière. Quand elles sont mariées, elles se concertent parfois avec leur époux sur l’argent qu’elles donnent à leur famille, mais elles peuvent aussi donner cet argent à leur famille en cachette de leur époux.

Les femmes de trente ans ont le profil d’une femme moderne mais les mutations sociales sont tellement rapides que l’environnement, lui, n’est pas toujours en phase avec cette modernité.

Dans l’espace publique, les femmes de trente ans ne sont pas sereines. A cause du harcèlement dont elles sont victimes, elles sont angoissées et ont peur de se faire agresser. La rue est un lieu où la femme n’a pas de valeur et dans lequel elle ne se sent pas en sécurité.

 

Quelles sont les difficultés que rencontrent les jeunes femmes trentenaires ?

A trente ans, les femmes qui ont des enfants en bas âge ou des nourrissons font face à beaucoup de problèmes du fait qu’elles travaillent et qu’il leur est difficile de s’occuper à temps plein de leurs enfants. Les familles se nucléarisent, ainsi, la jeune femme a rarement une sœur ou une mère à qui elle peut confier son nourrisson. L’individualisme croissant qui règne dans la société fait qu’elle ne peut pas compter non plus sur ses voisins. Les nurses demandent des salaires élevés que beaucoup de couples ne peuvent pas se permettre et les crèches sont également inaccessibles car trop chères.

Les familles ne font pas confiance aux écoles publiques et font des sacrifices pour payer l’école privée à leurs enfants une fois qu’ils ont atteint l’âge de la première scolarisation. Les familles tombent ainsi dans la précarité pour financer la scolarité de leurs enfants.

Les femmes aujourd’hui veulent continuer à s’occuper d’elles-mêmes et à s’entretenir malgré les nombreuses tâches qu’elles doivent accomplir. Elles entretiennent leur santé en faisant du sport.

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Qu’est-ce qui justifierait l’intérêt de la sociologie pour la femme de trente ans ?

Les femmes de trente ans intéressent la sociologie parce qu’elles constituent une part importante de la population. 78% de la population au Maroc a moins de 40 ans.

Ces femmes trentenaires assurent une transition au niveau de la société. Elles éduquent leurs enfants sur le mode de la société ouverte en ce sens qu’elles transmettent à leurs enfants une éducation moderne. Elles les accompagnent dans leur développement, les encadrent, veulent qu’ils aient des loisirs. Elles en font ainsi des citoyens contemporains.

Le modèle de couple actuel évolue et ce sont en général les femmes qui ont permis le bouleversement des relations hommes/femmes. Les femmes trentenaires s’imposent auprès de leur mari. Elles veulent l’équité dans le couple et pour cela, elles travaillent et obligent leur mari à participer aux travaux ménagers. Elles véhiculent un modèle de couple plus moderne à leurs enfants. L’éducation des filles comme des garçons s’homogénéise en ce sens que les mères responsabilisent leur garçon autant que leur fille aujourd’hui.

Le travail est vital chez les femmes de cette tranche d’âge. En effet, il y a une réalité économique qui fait que les femmes sont obligées de travailler puisqu’un salaire ne suffit plus pour subvenir aux besoins de la famille. Les femmes accèdent également de plus en plus à des postes de responsabilité. Néanmoins, le taux de chômage demeure élevé chez les femmes puisqu’elles ont moins de qualification que les hommes. Même si elles ne sont pas la majorité, certaines femmes vont jusqu’à se prostituer pour pallier leurs besoins. La prostitution est une activité génératrice de revenus et celles qui manquent de qualification y ont malheureusement recours.

Il est certain que les femmes évoluent plus rapidement que les hommes. Elles ont des droits à acquérir et mènent un combat quotidien pour y parvenir tandis que les hommes veulent garder leurs privilèges.

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Entrée 1 : Un réveil de la trentaine ?

A trente ans, peut-on encore planer et se permettre de vivre sa vie au jour le jour, sans rien planifier ? Si à vingt ans on s’autorise à avoir des idéaux et des rêves peu tangibles, à trente ans, la réalité nous rattrape.

Trente ans : un réveil aux attentes de la société et de l’entourage.

A trente ans, la société et notre entourage nous rappellent à certaines évidences: si on n’est pas marié, ce serait peut-être le moment d’y songer ; si au travail, on n’est pas encore stabilisé, il est temps de trouver ce job fixe et pérenne qui assurera une rentrée financière régulière. A l’approche de nos trente ans, nous ne pouvons donc pas ignorer cette pression sociale.

Certains témoignages laissent penser que ce cap de la trentaine est de l’ordre d’une perception intérieure et que l’on peut bien ignorer cette pression sociale, être en accord avec soi-même, et dépasser certains blocages grâce à une maturité gagnée avec les années. C’est ce qu’avoue Hind, jeune femme de vingt neuf ans, mariée et qui travaille en tant que chef de projet dans un centre d’appel. : « A vingt ans, je me représentais mes trente ans comme un âge mûr, une période de ma vie où tout serait quadrillé. Je me voyais habillée en tailleur et pleine de responsabilités. Aujourd’hui, alors que mes trente ans sont proches, je me rends compte que cette représentation est à mille lieux de la réalité. Je me permets aujourd’hui des choses que je ne me permettais pas à vingt ans, j’ai l’impression d’avoir rajeuni. Je partage plein de choses avec ma nièce de seize ans, je joue avec mes neveux, je me suis comme libérée d’une autocensure qui me pesait quand j’avais vingt ans. »

Mais Hind est sans doute plus confiante parce qu’elle est déjà mariée et qu’elle ne ressent plus cette contrainte accablante de devoir trouver un compagnon de route.

Pour Yasmine, architecte d’intérieur de 29 ans, toujours célibataire, un proverbe chinois résume à merveille à ses yeux sa situation actuelle : «  Les trente premières années se passent à ne pas pouvoir se réveiller, les trente suivantes à ne pas pouvoir s’endormir. »

Quel est donc ce réveil de la trentaine auquel fait référence cet énigmatique proverbe chinois ?

Yasmine s’explique : « Je n’ai pas encore connu ce réveil des trente ans, mais je sens que ça arrive » L’insouciance de ses vingt ans s’évanouit progressivement pour laisser place à une conscience plus forte du temps qui passe et du poids du regard des autres.

Le sens du proverbe chinois devient plus clair au fur et à mesure que la discussion progresse. Elle précise : « Je ressens la trentaine comme un cap précisément parce que mon entourage et la société me rappellent sans cesse mon âge et les attentes des parents et de l’entourage. Autrement, le cap n’est pas tellement concret pour moi. Je n’ai jamais prêté de réelle importance à mon âge».

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Zineb, vingt neuf  ans, qui occupe la fonction de chef de projet senior dans une agence conseil en communication de Casablanca et qui vient d’un milieu aisé et traditionnel (c’est elle qui précise), est parfaitement consciente de ses privilèges en tant que femme issue d’un milieu favorisé : « A trente ans, dans les milieux modestes, une femme qui n’est pas mariée est vue comme une bonne à rien, comme si la quête du mariage, avec ou sans amour, était une fin en soi, l’objectif absolu ». Zineb, elle, a eu la chance d’échapper à la tyrannie du mariage à tout prix : «Mes parents ont eu à cœur de me voir poursuivre de bonnes études et ne m’ont jamais mis dans la tête que le mariage était quelque chose d’essentiel». Aujourd’hui, à quelques mois de ses trente ans, Zineb, qui n’est toujours pas mariée, réalise que ça jase un peu autour d’elle, et que la pression s’intensifie.

Ce « réveil » de la trentaine peut donc s’entendre au sens d’une alarme, d’un réveil provoqué par la société. Une société qui exige qu’on contribue plus concrètement au maintien de sa stabilité. La décennie 20-30 ans est encore une période de tâtonnements, où l’on se pose beaucoup de questions, où l’on est encore protégé par notre statut de jeune diplômé. Au plan de la vie privée, si, pendant la vingtaine, on admet que certaines relations ne mèneront pas obligatoirement au mariage, à trente ans, l’entourage espère bien souvent qu’une nouvelle relation soit le signe d’un engagement sérieux.

Les jeunes femmes trentenaires qui ne sont pas mariées sont cependant toutes d’accord sur le fait que cette pression ne les poussera jamais à se marier contre leur gré. Si elles doivent se marier un jour, c’est parce qu’elles sentiront que le moment est venu et qu’elles ont trouvé la bonne personne.

Il est donc loin le temps où les femmes se mariaient jeunes et sans diplôme, où le mariage en somme était une fin en soi, clôturant une vie insouciante et marquant le début d’une longue résignation.

 

 

 

Un réveil à soi-même avant tout.

 

Mais poursuivons sur cette idée de réveil de la trentaine. A trente ans, on arrive également au moment critique où il va falloir prouver qu’on est en mesure de gagner sa vie. La société réclame donc qu’on apporte une franche contribution à sa perpétuation. Continuer à dormir à trente ans peut être fatal… Mieux vaut se réveiller tôt et aller au travail pour ne pas être mis au ban de la société.

Cependant, ce réveil de la trentaine n’est pas seulement un réveil aux exigences de la société. Yasmine a désormais une idée plus claire de ce qu’elle désire vraiment pour elle-même, sur le plan humain aussi bien que sur le plan professionnel. Artiste de tempérament, elle s’est beaucoup cherchée durant ses vingt ans et me confie qu’aujourd’hui, à l’approche de ses trente ans, elle n’a pas de grandes responsabilités mais qu’elle sent que bientôt les choses vont changer pour elle : « Pour moi, être ambitieuse avait une connotation négative, je vivais au jour le jour. Aujourd’hui, alors que je m’approche de mes trente ans, je me dis qu’il est temps de me réveiller et mes projets commencent à se dessiner et à prendre forme».

 

Ce réveil de la trentaine est donc aussi un réveil à soi-même. Fini le temps où l’on s’interroge encore sur ce que l’on veut faire de sa vie et où nos projets sont encore flous ou à l’état d’ébauche, trente ans, c’est le moment des projections et de la planification. Pour Houda, 28 ans, qui travaille dans la production audiovisuelle, « à cet âge il faut oser sortir de sa zone de confort, car c’est là que notre fougue est la plus grande ».

Son témoignage rejoint celui de Yasmine. Pour les deux jeunes femmes, la trentaine constitue  un cap décisif.  Un vrai « retour sur terre » aux dires de Houda, qui confesse avoir beaucoup rêvé durant ses jeunes années. « C’est l’occasion de passer de l’esquisse à l’œuvre», avoue la jeune femme. Ce réveil est donc à entendre comme le début d’un épanouissement personnel. On s’éveille à ce qu’il y a de passionné et d’enthousiaste au fond de soi et la brume de nos jeunes années commence à se dissiper. Trente ans est donc aussi ce moment délicieux où l’on se rapproche doucement de la personne que l’on a envie d’être, où l’on tend vers un juste accomplissement de soi, ce qui console de la violence du réveil qu’impose la société.

 

L’avis de la psychologue Marya Jaidi

 

Quels sont, psychologiquement, les traits dominants de la femme de trente ans ?

Il est difficile de faire ressortir les traits de la femme de trente ans au Maroc, pour la simple raison qu’il y a de nombreux types de femmes. Néanmoins, ces femmes partagent des points communs selon qu’elles sont célibataires ou mariées.

Si elle est célibataire, la femme de trente ans vit souvent une dichotomie entre sa vie professionnelle où elle est reconnue et sa vie privée où elle est considérée comme une sous-catégorie par la société. En effet, lorsque la femme célibataire de trente ans réussit à s’accomplir sur le plan professionnel, elle en tire une satisfaction qu’elle ne retrouve pas dans sa vie privée. A trente ans, la jeune femme célibataire cherche à s’épanouir sexuellement mais la société et parfois son entourage lui dénient ce droit. C’est le moment où elle commence à ressentir une pression par rapport à son statut de femme célibataire.

Si une femme de trente ans est célibataire et qu’elle ne s’accomplit pas professionnellement, il arrive qu’elle vive encore chez ses parents et qu’elle ait pour rôle de maintenir un équilibre dans la vie de couple des parents. La sexualité de cette femme là est souvent mal vécue. Il lui arrive de refouler son désir sexuel et d’être dans le déni de sa sexualité.

La femme de trente ans mariée est amenée à négocier un virage important : elle doit redéfinir ses choix, tant professionnels que privés.

Trente ans, pour une femme mariée, est un âge délicat : c’est le moment où la jeune femme passe du statut de femme célibataire au statut d’épouse et aussi de mère. La jeune femme acquiert plusieurs statuts en un laps de temps très court, ce qui n’est pas sans conséquences sur le plan psychologique.

Si elle a des enfants, c’est l’âge de leur première scolarisation. C’est donc le moment où la jeune femme et mère remet en question l’éducation de ses enfants et s’interroge sur la bonne éducation à transmettre à ses enfants.

C’est aussi une période difficilement vécue sur le plan conjugal parce qu’il y a beaucoup de taches à remplir. Aujourd’hui, le modèle de couple dominant est celui du couple symétrique, dans lequel la femme et son époux se partagent les tâches.

La jeune femme mariée amorce le long processus de remise en question de sa vie professionnelle et de sa vie conjugale. Cette remise en question se poursuit jusqu’à la cinquantaine. En effet, après une période fusionnelle dans le couple qui dure environ trois ans, les contraintes du quotidien reprennent le dessus.

Que recherche généralement la femme de trente ans ? Le désir de s’accomplir, le besoin de reconnaissance, les deux à la fois ?

Qu’elle soit célibataire ou mariée, la jeune femme de trente ans éprouve un besoin de reconnaissance. Elle désire être reconnue pour ce qu’elle accomplit sur le plan professionnel, et, si elle est mariée, que son entourage reconnaisse ses qualités d’épouse et de mère.

Dans la pyramide des besoins de Maslow, le besoin d’estime et de reconnaissance se situe au quatrième niveau de la pyramide. Le besoin qui est au sommet de la pyramide est le besoin d’accomplissement, qui commence à se faire ressentir à l’âge de trente ans, mais qui devient réellement important à la quarantaine. Le besoin qui prime et que doit satisfaire la jeune femme de trente ans est donc le besoin de reconnaissance.

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 Entrée 2 : Trente ans, l’âge de l’accomplissement.

Trente ans est à tous points de vue un âge délicat pour les femmes.  C’est un moment critique puisqu’elles doivent gérer rigoureusement une vie privée riche sans sacrifier leur vie professionnelle.

 

A trente ans, il faut assurer au travail et s’occuper de ses enfants si on en a… Si une femme à trente ans n’est toujours pas mariée, il est difficile pour elle de rester insensible aux remarques lui rappelant que son horloge biologique commence à tourner vite. Elle ne peut ignorer que beaucoup de femmes du même âge qu’elle ont commencé déjà à pouponner. Trente ans, c’est donc éprouvant, aussi bien d’un point de vue physique que d’un point de vue moral.

Quand elles ont des enfants, les femmes trentenaires s’efforcent de concilier vie familiale et vie professionnelle. La plupart des femmes de trente ans ne renoncent pas à leur travail une fois qu’elles ont mis au monde leur enfant. Seulement, c’est l’ordre des priorités qui change : « Avoir un enfant a bouleversé ma vie. Avant, tout tournait autour de moi, maintenant, ma fille passe avant tout», me confie Leila. Et d’ajouter : « Toutefois, la naissance de ma fille ne m’a pas empêché de lancer mon propre projet et pour l’instant je m’y consacre avant  de songer à avoir un deuxième enfant».

Les célibataires ont plus de facilités à concilier les deux aspects de leur vie : C’est le cas de Zineb : « Dans mon travail, je suis rigoureuse et très organisée. Je veux faire les choses bien. Mais en dehors du travail, je prends les choses beaucoup plus à la légère, j’ai une vie sociale riche et ne manque pas une occasion de m’amuser. Donc, pour l’instant, mes deux vies s’équilibrent plutôt bien. » Une nuance cependant : « Le début de la trentaine, avoue-t-elle, risque d’être plus difficile à ce niveau là. Si je m’engage avec l’homme que j’aime et que je fonde une famille. »

Les jeunes femmes non encore mariées à trente ans ont bien conscience de leurs privilèges de célibataires ; elles savent bien que le mariage est synonyme de responsabilités accrues et que, une fois mariées, le temps de la nouba ne sera plus qu’un beau souvenir.

Pour certaines jeunes femmes, le fait d’avoir une vie professionnelle satisfaisante permet de compenser la monotonie de leur vie privée. Le fait de s’accomplir professionnellement les rassure et les console.  Ainsi de Sofia, 33 ans, mariée à un homme qui vivait loin d’elle depuis l’âge de 23 ans, puis qui s’est décidée à divorcer, constatant que sa relation ne menait à rien : « Heureusement que je me plais dans mon travail, cela me permet de relativiser et de ne pas me polariser sur l’absence d’un compagnon tendre et aimant à mes côtés. »

Mais si certaines jeunes femmes telles que Zineb et Sofia voient dans le mariage un moyen de se réaliser et de donner un sens à leur vie et qu’elles projettent de se marier rapidement, d’autres ne sont pas pressées et n’imaginent pas se marier et avoir des enfants avant d’avoir réalisé leurs ambitions sur le plan humain et personnel : « En ce qui me concerne, dit Houda, je sais que mon métier peut entraver une relation amoureuse au sens où si je veux m’engager pleinement dans un projet, je risque d’en faire pâtir mon compagnon qui aurait d’autres attentes. C’est pour cela que si je dois me marier un jour, je souhaite que ce soit avec un homme qui accepte cette liberté pour laquelle je me suis battue, et qui me tire vers le haut». Pas question pour Houda de céder sur ses ambitions. Le mariage n’est envisageable qu’avec un homme capable de ne pas prendre ombrage de sa volonté de réussir.

« Je ne suis pas pressée de me marier, avoue Yasmine. L’une des raisons pour lesquelles je ne veux pas me marier ni avoir d’enfants tout de suite, c’est que je tiens à me réaliser d’abord sur le plan personnel. Si je ne me réalise pas à ce niveau là, je ne vois pas pourquoi j’irai faire des enfants. Qu’aurai-je à leur transmettre ? » Yasmine attache une très grande importance à l’épanouissement de soi, qui à ses yeux, est un devoir vis à vis de soi, un travail à part entière, dont le mariage ne peut absolument pas nous faire faire l’économie. Pour elle, le mariage ne saurait nous faire échapper à nous-mêmes : « Se réaliser sur un plan personnel est synonyme pour moi de développement de la vie intérieure, de la conscience morale et de perfectionnement spirituel ».

Artiste rêveuse ou carriériste acharnée, venant d’un milieu aisé ou d’un milieu modeste, la citadine marocaine de trente ans a les pieds sur terre et pense d’abord à réussir sa vie et à s’accomplir. Ainsi, même si certains doutes et questionnements peuvent subsister sur la voie à suivre, ces jeunes femmes se disent globalement moins dans le flou qu’à vingt ans et  avouent avoir au moins plus de certitudes quant à ce qu’elles ne veulent surtout pas faire. « Si l’on n’est pas satisfait dans notre travail, confie Houda, il faut avoir le courage de changer et d’aller vers ce que l’on aime».

Tout se passe comme si à trente ans les femmes marocaines se savaient acculées à réussir et à prendre leur destin en main. C’est l’âge de l’épanouissement, une sorte de moment-clé ou fatidique où la jeune femme doit impérativement prendre le taureau par les cornes et s’affirmer dans une société de plus en plus compétitive, qui ne fait de cadeau à personne. Pousser des coudes, les jeunes femmes, aujourd’hui, savent y faire.

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Entrée 3 : Témoignages

Qu’attendent les jeunes femmes trentenaires du couple et des hommes ? Que pensent-elles du statut de la femme au Maroc ? Nous les avons interrogées. Voici leurs témoignages.

Vous remarquerez que la majorité de ces femmes ne se prétendent pas féministes, à croire que ce mot a mauvaise réputation…. Pourtant, elles prennent à cœur la cause des femmes et se sentent concernées par l’évolution du statut de la femme.

Houda, 28 ans, travaille dans la production audiovisuelle.

En ce moment, je suis célibataire. Mon métier prend beaucoup de place dans ma vie. Si je dois me marier un jour, je souhaite que ce soit avec un homme qui accepte la liberté que je revendique et pour laquelle je me suis battue, celle de faire un métier original et d’avoir une façon de penser singulière. J’attends de mon compagnon qu’il me tire vers le haut, qu’il me comprenne, que nous ayons des regards semblables. Ma vision du couple et de l’amour peut sembler très romantique mais c’est de cette façon seulement que je conçois une relation. Sinon, si mon compagnon ne possède pas ces qualités, il ne me sera d’aucune utilité et je ne lui serai pas utile non plus. Autant rester seule.

En ce qui concerne le statut de la femme au Maroc, je pense que la femme a évolué et que des progrès ont été faits mais il lui manque encore un espace bienveillant dans lequel elle puisse s’exprimer et cela est encore plus flagrant dans les pays arabes. Etant l’objet des regards, les femmes sont les premières à être détournées de leur vraie nature, qui est bien plus profonde et complexe que ce que beaucoup d’intellectuels «hommes », qu’ils soient religieux ou pas, ne peuvent imaginer dans leurs discours. C’est à nous d’en parler au delà des attentes, et de partager cette riche différence avec eux… Je ne me considère pas féministe, mais en tant que femme, je pense qu’il va falloir qu’on acquière cet espace par nous-mêmes.

Entre les hommes et les femmes, il ne doit y avoir aucun bras de fer et pour cela, les hommes doivent accepter que les femmes sont aujourd’hui indépendantes et libres. Je trouve qu’au Maroc, les hommes de notre génération ont heureusement évolué au même rythme que les femmes, puisqu’ils contribuent d’ailleurs à ce qu’on garde une certaine exigence envers nous mêmes. Je parle là de valeurs, d’ouverture d’esprit et de repères culturels… C’est selon moi une très bonne chose.

 

Leila, 32 ans, se lance dans la création d’un site e-commerce.

Je suis mariée depuis deux ans. Quand j’ai mis au monde ma fille, j’ai pris un congé maternité prolongé, et finalement, j’ai décidé de lancer mon propre projet. Je suis associée à mon mari dans ce projet. Entre lui et moi, il y a beaucoup de respect et d’amour. J’ai très vite su qu’il serait l’homme de ma vie. Nous partageons les mêmes valeurs et la même vision de la vie et c’est de cette façon que je conçois la relation idéale. Bien sûr, l’amour est aussi un élément important, mais les éléments que je viens de citer sont des ingrédients fondamentaux pour que justement, cet amour perdure.

Pour moi, il n’y a pas un type spécifique d’homme au Maroc. Tous les hommes que je connais sont différents. Parfois, on rencontre des hommes merveilleux là où on n’aurait pas pensé les trouver…

En ce qui concerne les femmes, je trouve que les marocaines trentenaires aujourd’hui ont de l’ambition, elles se donnent les moyens de réaliser leurs objectifs, leurs rêves, elles sont de plus en plus émancipées et savent ce qu’elles veulent. Les hommes doivent porter un regard nouveau sur les femmes, remettre en question leur vision du couple et mettre leur ego de côté (pour certains) dans leurs relations avec les femmes.

Je ne suis pas féministe, du moins, je ne suis pas une féministe radicale en ce sens que pour moi, les hommes et les femmes sont fondamentalement différents. Les femmes ne doivent donc pas chercher à acquérir des droits et des mœurs masculines mais plutôt chercher véritablement à valoriser et à promouvoir ce qu’il y a de féminin dans l’humanité. Bien sûr, nous sommes tous des êtres humains et la loi doit être la même pour tous mais les femmes ne doivent pas chercher à tout prix à être les égales des hommes et à s’accaparer des qualités et des fonctionnements propres aux hommes. Le temps où les hommes contrôlaient leur foyer est révolu et c’est une grande avancée pour les femmes.

 

Yasmine, 29 ans, architecte d’intérieur.

Je ne suis pas pressée de me marier même si je suis en couple actuellement. C’est une relation trop récente pour que je pense au mariage ! Dans ma famille, je suis la cadette, et ma sœur aînée âgée de trente ans est mariée depuis l’âge de 26 ans, donc logiquement, je suis la prochaine sur la liste !

J’ai un regard peu complaisant sur les hommes marocains. Ce regard là vient sans doute du fait que j’ai connu de nombreuses déceptions avec des compagnons marocains.  Dans ce pays, les hommes ne savent pas ce qu’ils veulent et sont pétris de contradictions : d’un côté, ils se veulent modernes, ouverts, et se disent prêts à faire des compromis, de l’autre, ils ne veulent pas réellement que la femme soit l’égale de l’homme et défendent des traditions archaïques. Maintenant que la femme marocaine s’affirme et se met en avant, l’homme marocain devient méfiant à son égard. Il est méfiant parce qu’il ne la connaît pas assez bien. Il y a toujours eu de l’incompréhension entre les hommes et les femmes dans la société marocaine.

Je trouve la femme marocaine résistante et combattive, d’autant plus pugnace que la société ne lui fait pas de cadeau. Selon moi, la femme marocaine a plus de qualités que l’homme marocain. Elle est plus méritante. C’est elle qui se charge généralement de l’éducation des enfants et dans son travail, elle doit plus faire ses preuves que les hommes : dans cette société patriarcale, elle doit parvenir à s’affirmer autrement qu’en tant que mère et « femme de ». Malheureusement, la société n’aide pas les femmes à s’émanciper. Je pense que ce sont les mères qui transmettent à leur fille des valeurs et des principes. Les mères inculquent à leurs filles les interdits et les tabous qu’elles ont intégrés et les filles, une fois qu’elles deviennent mères,  transmettent à leur tour ces interdits à leur fille et cela se répète sans cesse. Bien sûr, il y a des femmes qui ne rentrent pas dans cette logique et heureusement. Elles vont à la conquête de leur liberté et transmettent ces valeurs de liberté et d’indépendance à leurs filles pour qu’elles deviennent à leur tour des êtres libres. Je ne suis pas féministe mais il n’empêche que je souhaite que la femme s’émancipe et gagne en liberté au Maroc. J’aurais souhaité par exemple voir plus de femmes au pouvoir, qu’elles soient plus présentes au gouvernement.

 

Hind, 29 ans, travaille dans un centre d’appel en tant que chef de projet.

Je connais mon mari depuis l’âge de seize ans et nous étions en couple depuis mes seize ans, sans que mes  parents le sachent bien sûr. Mariés depuis deux ans, nous n’avons toujours pas d’enfants mais ça ne saurait tarder.

Il m’arrive d’être très satisfaite de mon mariage et de penser que mon mari est vraiment le compagnon idéal, que je suis tombée sur la perle rare ! Mais à d’autres moments, je ne suis plus aussi enthousiaste. C’est le lot de tous les couples je pense : nous avons des hauts et des bas dans notre relation.

Les hommes marocains sont pleins de contradictions. D’un côté, ils se veulent modernes, ouverts et occidentalisés, mais d’un autre côté, ils sont très attachés aux coutumes et aux traditions et ont en tête un modèle de couple traditionnel. Ils ne s’émancipent pas vraiment de la représentation du couple transmise par leurs parents. Les hommes au Maroc ont un vrai problème avec l’émancipation des femmes. Il y a toujours chez eux une méfiance quant aux compétences de la femme. Et je crois que ce n’est même pas une question de mauvaise foi ! Les hommes sont vraiment surpris quand ils voient une femme réussir dans des métiers où se sont en général les hommes qui  dirigent, par exemple. Ils pensent que la femme est sous-qualifiée, alors qu’en réalité, je pense que la femme est capable de gérer plusieurs tâches à la fois et qu’elle est en ce sens, plus compétente que l’homme. Mais c’est ainsi ! Cette méfiance que les hommes ont à l’égard des femmes ne va pas disparaître maintenant.

Je pense que la femme marocaine d’aujourd’hui a plus de responsabilités. Elle est sur tous les fronts. Elle travaille et en même temps, elle doit s’occuper de sa vie de famille, de ses enfants. Avant, au temps de nos mères, les femmes s’occupaient exclusivement du foyer, leur vie était moins difficile.

Dans le travail, je trouve que les femmes sont plus dignes de confiance et plus efficaces que les hommes. Malheureusement, l’équité homme-femme est loin d’être réalisée. Une femme, avec les mêmes compétences qu’un homme, aura bien plus de mal à être directrice d’une grande structure par exemple.

 

Zineb, 29 ans, chef de projet senior dans une agence conseil en communication.

Je ne suis pas mariée mais je suis en couple avec un homme qui ne vit pas au Maroc. Notre relation tient le coup et j’espère bientôt me marier avec lui. A l’approche de la trentaine, je veux fonder une famille.

Pour moi l’homme idéal est un homme responsable et qui s’assume, quelqu’un sur qui je peux compter. Pour le mental comme pour le physique, mon idéal a tout de même un petit côté « vieux jeu » : un homme fort, viril avec une vie équilibrée, avec qui je me sentirais en sécurité… un homme, un « vrai » !

Les hommes marocains sont pour beaucoup d’entre eux des fils à mamans qui se donnent des allures de macho ; sur ce point la société n’a pas changé. Je constate malheureusement que lorsqu’il s’agit de mariage par exemple, le côté traditionnel l’emporte sur la pseudo modernité. Les hommes ont pour critère une femme plutôt traditionnelle à épouser. Ils ne parviennent pas à se projeter avec une femme indépendante et avec laquelle ils auraient un rapport de parfaite égalité.                                                                                                                                          Il est évident que peu d’entre eux peuvent assumer que leur compagne ait le dessus, du moins, en société; et pour cause, cela mettrait probablement à mal leur ego et leur fierté masculine. Fort heureusement, il reste quand même quelques exceptions.

Pour ce qui est du volet « féministe », nous vivons toujours dans une société à plusieurs vitesses. A vrai dire, ce n’est pas tout à fait une question de classe sociale mais de mentalités.  Néanmoins, du côté de la classe aisée, la génération de nos mères a beaucoup fait pour les droits des femmes tant sur le plan des droits professionnels que personnels. Dans les milieux défavorisés, le mariage est toujours une fin en soi pour les femmes et je crois que c’est simplement lié au fait que dans ces milieux là, les femmes n’ont pas encore pu réellement s’émanciper et restent soumises aux hommes.

 

Sofia, 33 ans, Assistante de direction.

J’ai été mariée depuis l’âge de 23 ans jusqu’à l’année dernière à un homme avec lequel j’entretenais une relation à distance. Cette relation n’a pas tenu et j’ai choisi de divorcer.  J’ai été déçue par cette relation et j’en tire ma leçon : les hommes sont des beaux parleurs et font des promesses qu’ils ne tiennent pas. Aujourd’hui, je ne cherche plus à me marier avec un homme qui m’aime. Je cherche simplement le père de mes enfants.

Si je devais toutefois définir cet homme idéal que je ne crois pas rencontrer un jour, je dirai qu’il devra m’aimer et me respecter, ne pas me voir comme un objet de désir mais comme une personne. Cet homme là est difficile à trouver. Arrivé à mon âge, les hommes sont pratiquement tous mariés.

Cependant, je ne blâme pas les hommes seulement. Je peux comprendre que les femmes suscitent une crainte chez les hommes aujourd’hui : elles sont indépendantes, elles en demandent beaucoup et sont même parfois insatiables matériellement, elles veulent à la fois être libres et autonomes mais veulent également que leur mari les entretienne. Elles sont contradictoires en somme, et les hommes peuvent être déroutés.

Aujourd’hui, les femmes ont gagné leurs droits et n’ont pas à se plaindre de leur condition, au Maroc du moins. Pour ma part, j’ai demandé mon divorce et je l’ai eu, Dieu merci. Je me sens libérée d’un poids immense, celui des contraintes que m’imposaient mon ex-mari alors que je vivais à des milliers de kilomètres de lui. Je devais rendre des comptes sur ce que je faisais, où j’allais,  mais maintenant, tout cela est derrière moi.

 

Qu’espèrent ces femmes pour la décennie 30-40 ans ? Comment envisagent-elles l’avenir ? Témoignages.

Houda, 28 ans, travaille dans la production audiovisuelle.

Je n’arrive pas à me projeter dans 10 ans, j’aime trop le changement et l’évolution pour cela. Alors oui, je visualise des fantasmes qui correspondent à mes désirs actuels, mais ils ne sont pas irrévocables… Je fais mon chemin, sans trop me soucier du contrôle, c’est un lâcher prise qui ne peut être porté que par la foi, la mienne est en Dieu et lorsque je regarde en arrière je me rends compte que je n’aurais pas pu mieux écrire autant mes erreurs que mes réussites. Mais d’ici cinq ans par exemple, j’aimerais avoir gagné assez de crédibilité pour fonder mes propres projets et renforcer des visions concrètes,  pour les mener à terme. J’aimerais aussi que ma place dans la société me permette d’être plus impliquée dans des vrais chantiers humains et contribuer à un Maroc meilleur.

 

Leila, 32 ans, lance la création de son site e-commerce 

Pendant cette décennie, j’aimerais m’accomplir professionnellement : je serai très heureuse que l’entreprise que je viens de lancer, marche. Je veux aussi que ma fille grandisse bien. Il y a aussi une chose que j’aimerais améliorer en ce qui me concerne : c’est ma confiance en moi. En effet, j’ai toujours manqué de confiance en moi. Mon manque de confiance en moi se manifeste avec certains types de personnes, par exemple avec certaines femmes de mon âge que je trouve trop sophistiquées par rapport à moi. Moi je me vois comme une grande enfant un peu maladroite. Je souhaite vraiment développer cette assurance qui me manque et je travaille sur moi-même pour y arriver.

 

Yasmine, 29 ans, architecte d’intérieur :

Pendant cette décennie 30-40 ans, j’espère réaliser certaines de mes ambitions : j’ai un rêve qui aujourd’hui est devenu un projet, celui de créer ma résidence d’artistes, un lieu où des artistes de tous bords viendraient travailler. Sur un plan plus personnel, j’aimerais pouvoir aller au bout des choses, aller jusqu’au bout de mes ambitions artistiques et surtout me surpasser, ne plus m’imposer de limites qui m’empêchent de me réaliser vraiment en tant qu’artiste. Lever mes inhibitions en somme.

 

Hind, 29 ans, chef de projet étudiant dans un centre d’appel.

Durant les dix années à venir, j’espère avoir des enfants. J’espère également m’épanouir davantage dans ma vie professionnelle et dans ma vie  conjugale. Mais ma philosophie de vie est « carpe diem », vivre au jour le jour. Profiter de chaque instant de la vie avec les miens et vivre le présent est mon plus grand bonheur.

 

Zineb, 29 ans, chef de projet senior dans une agence conseil en communication.

Pendant cette décennie, je veux me stabiliser : me marier à l’homme que j’aime et avoir des enfants. J’entends aussi par stabilité une vie qui soit équilibrée : je n’aime pas la routine et je souhaite continuer à faire des activités entraînantes une fois que je serai mariée. Je souhaite aussi poursuivre ma progression professionnelle : je serai heureuse de pouvoir me lancer à mon propre compte.

 

Sofia, 33 ans, Assistante de direction.

Je souhaite surtout me stabiliser sur le plan de ma vie privée pendant cette décennie : rencontrer un homme qui deviendra mon mari et faire des enfants. Pour moi, fonder une famille est primordial et c’est donc mon objectif pour les années à venir.

Avoir trente ans aujourd'hui 4

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Une lecture du film « Le Congrès » d’Ari Folman

Le Congrès est tout sauf un film conventionnel ; c’est une œuvre surprenante de part en part et l’on se demande à quelles conditions un réalisateur peut imaginer une œuvre si folle, si atypique, si peu attendue. Réalisé par Ari Folman en 2013 (celui-là même qui a signé le film d’animation Valse avec Bachir), Le Congrès m’a fait un effet tel que je ne peux m’empêcher de tenter de mettre au clair le chaos apparent de ce film extraordinaire, qui aborde des thèmes multiples avec une grâce et une originalité admirables.

le congrès affiche du film

L’histoire :

Ce film met en scène l’actrice Robin Wright qui campe son propre rôle, celui de l’actrice hollywoodienne qu’elle est. Arrivée à l’âge de 44 ans, celle-ci se voit tendre un miroir peu flatteur par son agent, qui lui rappelle quelques vérités désagréables à entendre : de mauvais choix de carrière, de mauvais choix de vie, un esprit de rébellion qui lui aura coûté de belles opportunités. Les studios Miramount, lui annonce-t-il, lui donnent une dernière chance. Ceux-ci lui font une proposition insensée : ils lui offrent de la scanner,  de mettre en boîte toutes ses expressions faciales, de  numériser son corps tout entier. Le but : pouvoir disposer de son image à volonté, utiliser son avatar numérique sans en passer par sa personne et ses talents d’actrice. Une fois mise en boîte, son image, aussi vraie que nature, servira à toutes sortes de films, exception faite de la pornographie, sur les scenarii desquels elle n’aura pas son mot à dire. En échange de ce contrat courant sur une vingtaine d’années, l’actrice devra s’engager à ne plus jouer dans aucun film, à plonger dans l’anonymat le plus complet. Nous voici donc à l’ère d’une technologie qui réduit à néant le travail d’acteur. Robin Wright, pour pouvoir se consacrer pleinement à son fils qui est atteint d’une maladie rare et étrange, accepte . Cette partie de l’histoire étant sous ellipse, on retrouve, vingt ans plus tard, Robin Wright, au volant d’une belle sportive fuselée, qui roule au milieu d’un paysage désertique et s’arrête à une sorte de barrage surveillé par un garde. Celui-ci nous apprend qu’elle est attendue à une méga fête de trois jours organisée par la société Miramount, laquelle sera placée sous le signe de la fantasmagorie. Il lui tend alors un petit flacon à inhaler, sésame du monde psychédélique dans lequel elle est invitée à entrer.  Nous voilà plongés avec elle dans un monde fantastique en deux dimensions, où tout n’est fait que d’illusions, fantasmagories, hallucinations. Un monde dangereux où Robin Wright se transforme en personnage de dessin animé pour se rendre au Congrès futuriste, organisé par la société Miramount, véritable multinationale du rêve artificiel, qu’on devine extrêmement puissante, tentaculaire. Robin est l’invitée vedette d’un festival délirant où le monde du cinéma lui rend hommage.

Dessin animé le congrès

Ce film pourrait se diviser en deux grandes parties, clairement délimitées. La première est celle du monde réel où Robin Wright, actrice et mère de deux enfants, résiste d’abord puis se laisse convaincre par le patron de la Miramount. La deuxième partie est celle de l’entrée dans le monde psychédélique et fantasmagorique inventé par la Miramount.

 

 Le monde réel vs. Le monde psychédélique :

La fin de la première partie offre une scène aussi poignante qu’époustouflante visuellement. Au moment où Robin Wright se retrouve encagée dans un immense dôme  high tech conçu pour scanner les corps et qu’elle ne parvient plus, tétanisée par l’enjeu, à mimer les expressions demandées par le technicien, c’est l’agent de Robin, joué par Harvey Keitel qui entreprend de la mettre en condition. Il commence par lui parler de ses débuts rocambolesques dans le métier d’agent, qui font rire la comédienne, pour ensuite en venir à sa relation avec elle, à cette relation qui est bien plus qu’une simple relation professionnelle. Une relation d’amour, confesse-t-il, où il s’est senti utile en étant là lorsque Robin était la plus vulnérable. Il se décrit ainsi : « J’étais une sorte de démon intérieur qui vivait de tes peurs et profitait de tes faiblesses. » Ce passage émouvant est en réalité une introduction à la personne de Robin Wright, une description de sa fragilité qu’on verra tout au long du film et qui permettra de mieux comprendre le monde animé mélancolique dans lequel elle pénètre.

robin wright dans le Congrès

Dans le monde animé, une fois arrivée dans la chambre de cet hôtel appelé le Miramount Abrahama, Robin Wright se regarde d’abord dans un écran qui la représente dans le monde réel. Au bout d’un moment, les lumières de sa chambre s’éteignent et celle-ci appelle le room service. Robin demande alors : « Y a-t-il une explication ou tout se passe dans ma tête ? » Et la voix féminine lui répond alors : « Tout finit par s’expliquer et tout se passe dans notre tête. » Le petit robot du room service ajoute en apportant le repas : « Si vous êtes dans le noir, c’est que vous avez choisi le noir »

Il n’est pas aisé de savoir jusqu’à quel point le monde animé du Congrès est une production de l’esprit ou s’il s’agit du monde réel simplement sublimé et transfiguré par des effets et des couleurs. Ce qui est certain, c’est que le pouvoir de l’esprit et de l’imagination est littéralement confisqué et marchandisé,  la Miramount s’étant proposé rien moins que de générer industriellement un gigantesque délire collectif. Le Congrès est en ce sens une inquiétante dystopie où les attributs les plus précieux de l’être humain, comme  le pouvoir de l’imagination, lui sont retirés.  Brevetée et commercialisée, l’imagination est mise sous contrôle,  le seul espace réellement illimité pour l’être humain étant dès lors usurpé par les puissants afin d’offrir un ersatz de magie et de gloire à des individus las et désabusés. Dans cet hôtel improbable, les êtres peuvent se transformer à loisir, se couler dans la peau de Marylin Monroe ou de Clint Eastwood.  Miramount leur offre des rêves proportionnés aux fantasmes de gloire charriés par la société du spectacle. Le film bascule quand Robin Wright décide de retourner dans le monde réel. Pour ce faire, elle doit avaler une pilule rare, sorte d’antidote au délire psychédélique, que peu de gens possèdent et qui lui est offerte par un homme privilégié qui est amoureux d’elle. La pilule l’extirpe violemment du monde virtuel et fantasmagorique : la féérie de couleurs et le bal des personnages de rêve, comme dans le conte de Cendrillon, se fissure et s’évanouit. A la place apparaissent des êtres réels, aux visages hagards, comme en état de choc, sales et  vêtus de haillons. Tous font la queue pour voir un spectacle au fond inexistant.

"The Congress"

Un monde sans joie car irréel :

Le film est une méditation sur les alternatives possibles à la disparition et au désenchantement du monde réel, devenu inhabitable, saccagé, et pour tout dire immonde. Il n’y a plus de moyen d’y accéder puisque, dans sa forme originelle il n’est plus ; vivre dans ce qui en tient lieu est si pénible qu’on ne peut plus songer qu’à le fuir. Comment ? En ingérant une pilule qui donne accès au monde de substitution qu’est le monde psychédélique. Nulle joie dans ce monde trafiqué non plus, ou alors une joie bien éphémère, dont une musique dramatique souligne l’irréalité. Non, nulle joie dans aucun des deux mondes et par là même, plus de réalité possible. Si l’on retient l’admirable définition de la réalité de la philosophe Simone Weil dans ses Cahiers (« La joie n’est autre chose que le sentiment de réalité. » ; « Le contact avec le monde est la joie»), alors on comprend qu’un monde truqué ne peut recréer le sentiment de plénitude qu’offre le monde réel. En dehors du sentiment du réel, il ne peut y avoir de joie authentique.

Robin Wright dans le film le Congrès

La joie au sens spinoziste aussi, qui est celle de l’homme avide de liberté, n’est plus possible. Dans cette dystopie, les rêves de liberté sont enterrés. Tout ce qu’il reste aux hommes, c’est la fuite hors du réel insoutenable, c’est l’évasion artificielle qui n’est au fond qu’une ultime servitude, moins infernale que la réalité, certes, mais tout aussi dépourvue de joie.

Ce que nous montre Le Congrès, de façon troublante et quasi prémonitoire, c’est le cauchemar d’une civilisation ruinée, où une humanité  aux abois a été spoliée de sa conscience, de la vie elle-même, et livrée aux chimères produites par des produits synthétiques.

Le film tire aussi sa puissance de sa musique notamment, contrepoint nécessaire à la folie et à la déréalisation. Les compositions minimalistes de Max Richter nous rappellent qu’un drame se joue, et que nous ne sommes pas les simples spectateurs d’un trip à l’acide visuellement amplifié par une débauche de couleurs et un emballement graphique intarissable.  La musique grave et formelle de Max Richter nous ramène en quelque sorte à la raison.

Il ne reste qu’à souhaiter que cette dystopie angoissante demeure une simple fable dans le large éventail  des possibles. A nous d’œuvrer pour qu’un monde moins sombre nous accueille demain et pour que la poésie ne déserte jamais nos vies.

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Pour voir la bande-annonce du film, cliquer sur le lien ci-dessous: