Rencontre avec Maï-Do Hamisultane

Mai Do Hamisultane

Retrouver Casablanca au temps de ses villas art-déco, et d’une certaine effervescence intellectuelle. Puis la quitter, pour suivre la narratrice dans sa fuite, la fuite d’un drame aussi funeste que mystérieux : le meurtre du grand-père marocain de la narratrice, propriétaire de la villa de Mira Ventos, somptueuse villa blanche, au salon de marbre et au jardin immense. Fini le temps de l’insouciance et des cornets de glace à la plage près de Sidi Abderrahman. La narratrice suit sa grand-mère et sa mère dans le sud de la France, où elles tentent toutes trois de surmonter cette perte tragique.

La Blanche, premier roman enchanteur de Maï-Do Hamisultane, entrelace les souvenirs dans un style vif, elliptique et élégant.

Maï-Do Hamisultane, romancière douée de trente et un an, aborde dans ce premier roman les thèmes de l’enfance perdue, du chagrin amoureux et du retour aux origines dans une langue délicate et précise. Cette amoureuse de Marguerite Duras a de nombreuses raisons de susciter l’intérêt : ses origines multiples en font un être universel ; en effet, sa grand-mère paternelle est chinoise, son grand-père paternel vietnamien, ses grands parents maternels marocains. A cela s’ajoute une adresse mobile dès l’enfance, entre la France et le Maroc.

Aussi, Maï-Do fait partie de ces êtres éclectiques qui, passionnés de littérature, ont tout de même plusieurs cordes à leur arc. Après une prépa littéraire au lycée Janson de Sailly (Paris), Maï-do fait des études de médecine et devient interne en psychiatrie.

Rencontre littéraire avec une jeune femme au talent prometteur et aux dons multiples, qui nous parle de littérature, de ses dettes littéraires, de son rapport à l’écriture et de bien d’autres choses encore !

Mai-Do La Blanche

Quel a été le déclencheur de l’écriture de ce premier roman ?

 Je ne pense pas qu’il y ait de déclencheur. J’écris depuis toujours, depuis ma petite enfance, à l’époque où j’habitais à Casablanca. Jean-Pierre Koffel qui était le meilleur ami de ma grand-mère et qui a d’ailleurs eu le prix Atlas en 1995 pour Nous l’appellerons Mehdi, me gardait quand j’étais petite. Il me demandait souvent, à l’âge de 5 ans, pour rire, ce que je voulais faire dans la vie. Je répondais toujours : écrivain. Il m’initia dès l’âge de six ans à l’écriture en me donnant une feuille et un stylo et en me demandant d’écrire quelque chose sur le chien de la maison, Snoopy. Avant La Blanche, dont j’ai entamé l’écriture à dix-sept ans, j’avais écrit un autre roman que je n’ai jamais publié. A quatorze ans, j’ai écrit des poèmes qui sont parus dans le quotidien marocain Al Bayane.

Pour moi, écrire est une nécessité, une nature, plus qu’une passion. Le théâtre est une passion, mais l’écriture est plus que cela, elle m’est aussi nécessaire que l’air que je respire.

On a l’impression, en lisant votre roman, qu’il y avait aussi un besoin de raconter une histoire, votre histoire…

 L’histoire est un prétexte à créer une atmosphère et des couleurs. Il y a certains éléments vécus mais La Blanche est une fiction avant tout. Et parfois, le fictionnel a plus d’importance que la réalité. Dans ma littérature, je choisis de raconter des atmosphères, des univers. Je veux aussi montrer la complexité des êtres humains, et cela m’intéresse plus que de raconter mon histoire. Si j’avais plus de temps, j’aimerais écrire une histoire qui n’est pas forcément la mienne. Je rêverais d’écrire l’histoire de Leila Pahlavi, la fille du Shah d’Iran qui s’est exilée en Grande Bretagne et qui s’est suicidée à cause de l’exil et pour d’autres raisons encore. Je pourrais écrire sur tout, mais à ma manière, avec mon point de vue, en essayant de recréer des univers, des odeurs, des couleurs.

La Blanche est une fiction parce que, si on y regarde de près, rien n’est vrai, la réalité est complètement déformée.

 

Votre roman n’est donc pas autobiographique ? Quelle est alors la part de l’autobiographie dans votre roman ?

Il n’est pas important de savoir ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas. Mais si vous voulez vraiment le savoir, je peux vous dire que Mira Ventos a existé, l’assassinat de mon grand père a vraiment eu lieu et le clown de Casablanca est vraiment une femme que j’ai vue errer près de Sidi Abderrahman. Tout le reste est fictif.

Même le chagrin amoureux est fictif ?

Le chagrin amoureux est universel. Tous les hommes de mes romans s’appellent Victor. Dans mon prochain roman, le protagoniste s’appellera Victor. Pour moi, comme je le dis à la fin de La Blanche, les destinées sont interchangeables. C’est pour cela que la part de réalité ou de fiction n’a pas d’importance.

Pourquoi choisir toujours ce prénom, Victor ?

Parce que c’est un prénom que je trouve à la fois dur et neutre. Et aussi, dans ma vie, je ne connais pas de Victor, donc il m’est très utile parce que personne ne se reconnaîtra. Ç’aurait pu être Victor ou Alexandre, mais Victor est un prénom dur, qui ressemble au marbre…

Est-ce que vous avez des influences particulières ? Est-ce que certains auteurs vous ont marquée ou ont été à l’origine de votre désir d’écrire ?

Il n’y a pas en toute rigueur d’auteur qui soit à l’origine de mon désir d’écrire. Mais ma première histoire d’amour avec un auteur remonte à mes neuf ans, quand j’ai lu La Symphonie pastorale d’André Gide. J’ai trouvé cette œuvre magnifique. C’est là, peut être, que tout a commencé. Ensuite, j’ai découvert la littérature de Marguerite Duras dont je suis une grande admiratrice. Comme l’a dit Lacan, M. Duras est celle qui a été la plus proche de l’âme humaine. Marguerite Duras parle aussi de l’interchangeabilité des lieux : alors qu’elle passe le pont de Tancarville en Normandie, elle a l’impression de traverser le Mékong en Asie. Dans mon livre également, il y a cette correspondance des lieux. Alors que mon héroïne est à Marseille face au château d’If, le lieu lui rappelle étrangement Sidi Abderrahman. On comprend très bien d’ailleurs cette résonance des lieux puisqu’elle perd son enfant face au château d’If et elle retourne ensuite à Sidi Abderrahman qui est le lieu où les femmes vont pour avoir des enfants. Un autre auteur que j’adore est William Faulkner.

Mai Do sidi Abderrahman

Marabout de Sidi Abderrahman

Pouvez-vous expliciter cette notion d’interchangeabilité des lieux ?

On pourrait aussi parler d’interchangeabilité des êtres. Dans mon roman, mon héroïne –ou anti-héroïne regarde le clown de Casablanca qui erre près de Sidi Abderrahman, et, à la fin, elle devient elle-même ce clown de Casablanca. Les destinées s’échangent. Un très beau livre d’Eric Emmanuel Schmitt intitulé La part de l’autre raconte ce qu’aurait pu être la vie d’Adolf Hitler s’il avait réussi comme élève des Beaux-Arts. Il aurait été une personne tout à fait différente s’il avait intégré les Beaux-Arts et le cours de l’histoire aurait pu en être changé.

Mai Do la part de l'autre

De quelle façon écrivez-vous? Est-ce que vous avez la trame de votre récit avant même d’écrire ou est-ce que l’inspiration vient au fil de votre écriture ? 

Pour moi, l’écriture est un voyage. Je construis mes livres comme on rêve d’un voyage. Avant même de commencer à écrire, j’ai ma trame et je sais comment je vais mener mon histoire. Et comme les grands voyages qu’on rêve des mois à l’avance, ça ne se passe jamais comme prévu. Je me retrouve à aller dans des directions où je n’étais pas supposée aller et à découvrir des univers que je n’aurais jamais soupçonné. Il se passe quelque chose de magique dans le processus d’écriture.

Ce qui est intéressant, c’est d’avoir sa trame et d’en dévier. On ne peut dévier d’une trame que si elle est déjà tracée.

Ma grande chance, je trouve, est que je ne suis pas qu’écrivain. La littérature ne me suffit pas pour remplir ma vie. Quand on n’est qu’écrivain, on se plie à des horaires précis, ce qui n’est pas mon cas. L’écriture m’est nécessaire, j’ai autant besoin d’écrire que de respirer mais ma vie n’est pas réglée seulement par mon écriture.

Vous voyez donc l’écriture comme un moment à vous ? Il ne s’agit donc pas d’un travail pour vous ?

Eh bien, étant donné que j’ai eu la chance de voir mes livres publiés, je suis obligée de les travailler et de les retravailler. Cocteau disait qu’écrire est un acte d’amour. Je travaille aussi mes romans pour offrir aux autres quelque chose de beau à lire, de les ouvrir à des impressions et à un univers. Je veux écrire quelque chose qui ait un sens esthétique et une signification. Si j’écrivais seulement pour moi, mes écrits seraient des logorrhées qui n’intéresseraient que moi. Mes écrits ne sont ni un journal intime ni une autobiographie. Il s’agit plutôt d’une autofiction. Dans toute fiction, il y a forcément un travail. Dans mon roman, je travaille tous les détails. Au début du livre, je parle du marbre blanc, qui à la fin du roman devient rose, parce qu’entretemps, le sang a coulé. Des ballons s’envolent dans les airs au début du livre ; dans l’Antiquité, les ballons étaient appelés « folies » et mon personnage devient fou. Je ne laisse donc aucun détail au hasard, pas même la couleur des objets.

En effet, à moins de faire une lecture très attentive, le lecteur ne s’aperçoit pas consciemment de ces détails…

Oui, cet apprentissage date de mon hypokhâgne et khâgne BL, où j’ai beaucoup étudié la littérature et où j’ai appris l’importance des détails. Ce sont ces détails qui font sens chez le lecteur et qui donnent à un livre une vraie richesse littéraire. Flaubert, par exemple, parlait clairement de ces détails. Dans Madame Bovary, il y a la métaphore d’une toile d’araignée qui se tisse autour du personnage d’Emma Bovary et, à la fin du roman, cette toile enveloppe le corps d’Emma Bovary qui est morte. On ne peut remarquer cette métaphore qu’en étant très attentif au texte.

               

En quoi votre formation de psychiatre nourrit-elle votre travail de romancière ?

J’ai commencé à écrire bien avant de commencer ma formation de psychiatre et mon roman La Blanche a été publié avant que je ne me spécialise en psychiatrie, il y a deux ans. Ma       formation de psychiatre et mon travail de romancière sont deux choses que je sépare     clairement. En psychiatrie, on ne peut pas se permettre d’être littéraire parce qu’il s’agit         d’une discipline très scientifique. Le fait d’avoir des médicaments à prescrire et des maladies à diagnostiquer ne me permet pas de faire de la littérature. Paradoxalement, les gens sont bien plus intéressants pour moi à la terrasse d’un café qu’entre les quatre murs de mon  bureau, où la relation patient/ médecin qui s’instaure n’est pas d’égal à égal.

            

Comment percevez-vous Casablanca aujourd’hui, ville très chargée de souvenirs pour  vous ?

C’est un regard à double tranchant que je porte sur Casa : je la vois comme la ville de mon enfance heureuse et de mon innocence mais je la vois aussi comme une ville terrible, d’une extrême violence, avec l’assassinat de mon grand-père. Casablanca a plein de visages mais ce sont ces deux visages-là qui prédominent pour moi. Je suis retournée à Casablanca il y a deux ans et je n’ai pas voulu voir  la maison « Mira Ventos ». J’ai seulement revu mes cousins.               Ça n’a donc rien remué en moi puisque je ne suis pas retournée à Anfa, quartier où j’ai grandi. Je l’ai fait sciemment parce que j’avais trop peur.

 

Mais vous racontez, à la fin de votre  roman, que vous repartez à Casablanca et que vous revoyez  « Mira Ventos »… Est-ce que cela s’est vraiment passé en réalité ?

Oui, j’y suis retournée il y a des années et je suis allée voir ma maison « Mira Ventos » dont le nom avait changé. Elle avait été rebaptisée « Le mirage ». C’est là où j’ai eu le déclic pour écrire ce livre sur mon enfance au Maroc, parce que ce nom de mirage signifiait peut être que toute ma vie n’avait été qu’un mirage, qu’une illusion. C’est tellement facile d’occulter         les choses. La maison est en ruine, mon grand-père est mort… C’est comme si ma vie d’avant n’avait jamais existé. C’est justement pour ne pas perdre les choses qu’on les écrit.

 

Avez-vous  des projets d’écriture ?

Oui, je viens d’achever l’écriture d’un roman qui paraîtra en juillet intitulé Santo Sospir, ce qui signifie « sans soupir ». Ce roman évoque les femmes des marins, qui, quand leur mari s’en vont, soupirent en attendant leur retour. C’est un roman sur l’attente des femmes. L’histoire se déroule en trois temps. D’abord, dans un premier temps, une histoire                contemporaine qui se déroule entre Paris et Tanger. Dans un deuxième temps, c’est l’histoire d’Ulysse et Pénélope. Enfin, la troisième histoire est celle d’une cousine des Rothschild, délaissée par son mari qui lui offre avant de partir une villa sur le cap de Villefranche, qu’elle appelle elle-même Santo Sospir, en attendant le retour de son mari. Elle fait peindre les murs    de la maison par Jean Cocteau.

Je suis également en train d’écrire un roman que j’ai intitulé Eclats  et qui est une critique   sociétale de l’aristocratie française. J’y décris notamment un épisode de garde à vue où l’on peut constater que la fange humaine n’est pas là où l’on croit.

En quoi toute cette mixité culturelle qui est votre – vos origines chinoises et  vietnamiennes mais aussi marocaines, votre éducation occidentale – a participé à enrichir  votre littérature ?

Eh bien, je ne me sens pas trop asiatique, j’ai surtout vécu au Maroc et en France. Je me sens donc surtout franco-marocaine. Je ne sais pas si ces différentes cultures enrichissent ma littérature…

J’ai l’impression parfois, d’être de nulle part. Amin Maalouf dit une phrase très belle à ce sujet : « Je suis né étranger, je vivrai étranger, je mourrai plus étranger encore». Je me    retrouve dans ces mots, parce que je suis une Marocaine fassie tout en ne l’étant pas, je suis  une Française tout en ne l’étant pas, je suis asiatique physiquement alors que je ne connais   rien à la culture asiatique. C’est dur pour tout le monde de trouver son identité et pour moi, cela me semble encore plus dur. Je dirai que se sentir de partout, c’est surtout n’être de nulle part.

Mais l’identité se construit aussi sur des bases. Si les bases ne sont pas solides, c’est plus difficile. Il faut avoir des jambes immenses pour tenir sur des bases multiples et parsemées. On apprend à assumer une identité complexe.

La plus belle identité, c’est ce que l’on fait. Flaubert disait : « Madame Bovary c’est moi ». On peut l’entendre en deux sens : que Flaubert s’identifie à Madame Bovary, mais, aussi que Flaubert considère que ce qu’il écrit est aussi ce qu’il est et que son travail porte la marque de son identité. Je peux en dire de même pour moi. Mon identité est complexe mais l’acte d’écrire me permet aussi de construire quelque chose. Le fait d’écrire n’est pas qu’un acte intellectuel ; on écrit comme on sculpte ou comme on peint un tableau. La littérature participe à être ce que je suis. En écrivant et en lisant, je construis mon identité et je comprends l’identité des autres.

mai do ballons qui s'envolent

Critique de « L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage » de Haruki Murakami

L'incolore Tsukuru Tazaki

« L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage » est le treizième et dernier roman en date du grand écrivain japonais Haruki Murakami.

Ce roman se range dans la catégorie des romans réalistes de l’auteur nippon, aussi connu pour son univers magique et fantastique.

L’histoire :

L’histoire est celle de Tsukuru Tazaki, un homme de 36 ans dont le métier consiste à bâtir des gares. Tsukuru, dont le nom signifie « celui qui fabrique » se perçoit lui-même comme un être vide, sans épaisseur et incolore. Il a fait partie, lors de ses années de lycée, d’un groupe de cinq amis unis par des liens très forts. Une amitié rare et profondément harmonieuse, telle qu’on peut en vivre parfois dans sa jeunesse. Ayant consolidé leurs liens à Nagoya, ville natale du groupe, Tsukuru est le seul à la quitter pour faire ses études à Tokyo. Lors de sa deuxième année d’étude, Tsukuru effectue son habituel voyage à Nagoya pour y revoir ses amis. Mais cette fois, rien ne se passe comme prévu. Ses amis l’évitent puis finissent par lui annoncer clairement qu’ils ne veulent plus de lui dans leur groupe. Une nouvelle que Tsukuru, seule personne du groupe dont le nom n’évoque pas une couleur, va recevoir comme un choc. Ses amis représentaient toute sa vie, et voilà qu’ils l’abandonnaient. Désespérée et trop blessé pour demander la raison de son éviction, Tsukuru, après une plongée dans les ténèbres, en ressort lentement au cours des années qui suivent, mais dans son cœur, la blessure est encore vive.

Sa petite amie Sara, à laquelle Tsukuru se confie, ressent sa meurtrissure et l’encourage à faire un pèlerinage à Nagoya pour retrouver ses amis. Elle le met sur leurs traces. Pour elle, Tsukuru doit comprendre ce qui est à l’origine de cette rupture brutale. Tsukuru va donc effectuer un petit périple en quête de la compréhension de son passé. Ce roman est en partie l’histoire de cette quête.

Mais c’est aussi, comme le sont souvent les romans de Murakami, une quête d’amour, une quête de soi et une quête de vérité, dans une ballade toute horizontale, entre Nagoya, Tokyo et la Finlande.

Un roman qui porte l’empreinte de Murakami :

A l’instar des personnages principaux des romans de l’écrivain, Tsukuru est un jeune homme solitaire, introspectif, à la vie calme et rangée. Il ne boit pas, ne fume pas, mais nage et écoute de la musique classique quand il veut se détendre. Il n’entretient plus de relation amicale après ses déceptions et rumine cette blessure survenue seize ans auparavant.

Viendra alors le temps de l’affrontement du passé et de l’assemblement des pièces d’une histoire insolite.

Avec en fond musical deux compositions majeures du grand compositeur hongrois Franz Liszt, Murakami déroule sa ballade poétique avec lenteur, toujours avec ce rythme précis qui lui est propre, et ce style minimaliste qui fait écho aux morceaux de musique classique qu’il ne cesse d’évoquer. Impossible de ne pas chercher à écouter les « Années de pèlerinage » et de ne pas y retrouver en musique quelque chose qui s’apparente à l’univers de Murakami, une mélancolie apaisante, une simplicité sculptée et d’autres choses encore, du domaine de l’ineffable. D’ailleurs, si la sortie de ce roman a été un évènement mondial, l’œuvre de Liszt a également été redécouverte grâce à lui, et un pic de vente des œuvres du musicien hongrois a suivi les ventes spectaculaires du roman.

Si les thèmes de Murakami se retrouvent clairement dans ce roman, et qu’on n’échappe pas à l’étrangeté de l’univers de l’auteur et à son atmosphère aérienne, on ne s’enfonce jamais dans un monde parallèle. « L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage » est en ce sens proche du réalisme de « la ballade de l’impossible » où, malgré la présence palpable d’un certain onirisme, les protagonistes demeurent néanmoins enracinés dans la réalité. Les mondes ne se confondent pas dans ce treizième roman. On est bien loin de l’immersion complète dans des univers parallèles, comme ce fut le cas dans la saga 1Q84. Et pourtant, l’envoutement est là : le banal Tsukuru est rendu tout à fait attachant et l’ennui de sa vie est transformé par sa recherche de vérité, mais aussi par la forme poétique du récit. Dans la plume de l’auteur, le quotidien devient subjuguant et le trivial est le point de départ, le prétexte à l’entrée dans le lyrisme et le romanesque.

Après avoir achevé le roman, on réalise, comme c’est souvent le cas dans les récits de Murakami, que certaines questions demeurent sans réponses et que notre curiosité de lecteur ne sera pas entièrement comblée. Mais l’essentiel est ailleurs, et ce n’est certainement pas frustrés qu’on referme le livre.

Sans être un chef d’œuvre, ce roman est une petite perle, toute en finesse et en légèreté, qui fait honneur à la réputation de son auteur.

Extraits :

« La vie ressemble à une partition compliquée, se dit Tsukuru. Elle est remplie de doubles croches, de triples croches, de tas de signes bizarres et d’inscriptions ambiguës. La déchiffrer correctement est une tâche presque impossible, et on aura beau faire avec le plus d’exactitude possible, puis la transporter dans les sons les plus justes possible, rien ne garantit que la signification qu’elle recèle sera comprise exactement ou qu’elle sera estimée à sa vraie valeur. Qu’elle fera nécessairement le bonheur des hommes. Pourquoi faut-il que la vie soit infiniment compliquée ? »

« Elle était toujours belle, toujours bien faite… seulement elle paraissait beaucoup plus pâle qu’auparavant. Au point qu’on aurait eu envie de prendre une télécommande et de foncer les couleurs. C’était une expérience vraiment curieuse. Que quelqu’un puisse en quelques années se faner ainsi. »

Haruki Murakami

Haruki Murakami

Trailer du roman:

Franz Liszt, Le Mal du Pays:

« Danse, danse, danse » de Haruki Murakami ou comment flotter le temps d’un été

« Danse danse danse » de Haruki Murakami (écrivain japonais que je ne présente plus) a été écrit en 1988. Autant dire qu’il ne s’agit pas d’un écrit récent de l’auteur.

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Se présentant comme une suite indépendante des romans « La Course au mouton sauvage », « Ecoute la chanson du vent » et « Pinball 1973 », du même auteur, il n’est donc pas nécessaire de les avoir lus pour rentrer dans l’histoire et comprendre l’intrigue de « Danse danse danse ». D’ailleurs, je n’ai lu aucun des autres romans.

Ce livre narré à la première personne est l’histoire d’un homme, journaliste free-lance âgé de 34 ans, qui se présente lui-même comme faisant du « déneigement culturel » dans un Japon capitaliste, où les spéculateurs s’en mettent plein les poches. Le narrateur fait un rêve récurrent : il rêve qu’il est à l’hôtel du dauphin -un endroit miteux où il passait ses nuits avec une jeune femme du nom de Kiki, et que quelqu’un pleure au bout d’un couloir. Ces pleurs sont comme un appel, une invitation à retourner à l’hôtel. Ces pleurs sont ceux de Kiki, le narrateur n’en doute pas. Pourtant, lorsque ce dernier retourne à Sapporo, c’est un hôtel grandiose qui a remplacé l’hôtel du dauphin mais qui garde pourtant le même nom. Ce retour à l’hôtel marque le début de la quête du narrateur ainsi que le commencement d’une série d’évènements mystérieux.

De tous les romans de Murakami que j’ai pu lire, « Danse danse danse » est bien celui dont l’intrigue se rapproche le plus du thriller. En même temps, Murakami écrivant au fil de sa plume et ne faisant pas partie de la catégorie des écrivains macroplanificateurs (désignation de l’écrivain Zadie Smith pour parler des écrivains qui ont imaginé et planifié leur intrigue avant même d’écrire leur roman), il est difficile pour lui d’écrire un vrai thriller. Pourtant, des morts se succèdent sans explication, des personnages disparaissent, et une étrange aura de mystère plane dans ce récit.

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Le narrateur va faire la rencontre de divers personnages. Il va croiser la route de l’homme mouton dans les ténèbres d’un lieu hors de l’espace et du temps, de Yuki, une fillette de 13 ans marginale et farouche, de Gotanda, un acteur écœuré par le star système dont il fait partie mais aussi de call girls sublimes, de Yumioshi San, la réceptionniste du Dophin Hôtel et d’autres personnages encore, bien extravagants. Mais Kiki, qui l’appelle en rêve dans le couloir du vieil hôtel, a dispau. Et il la cherche, désespérément.

Tous les personnages ont un rôle à jouer dans la quête insolite du narrateur. Celui-ci, projeté bien souvent dans un mirage effrayant, devra apprendre à danser et à jongler tel un acrobate avec l’immersion de l’irrationnel dans sa vie.

Léger dans son écriture mais parfois oppressant dans son intrigue, « Danse danse danse » est encore loin de la l’écriture plus méthodique et concise de la trilogie 1Q84. L’écriture du roman est au contraire sensible et aérienne, à la manière de « Kafka sur le rivage » (2006) ou de « la Ballade de l’impossible » (1987). C’est d’ailleurs comme cela que j’aime les écrits de Murakami et c’est dans ce style délicat, presque poétique que je reconnais l’auteur qui m’a permis de flotter le temps d’un roman.

Telle une musique minimaliste, le récit de Murakami a réussi une fois encore à m’envoûter. A la recherche d’un bon roman cet automne ? Je vous conseille vivement cette lecture hypnotique qui va vous mener tout de go dans l’univers perché du maître nippon. 

Extrait du roman :

L’homme mouton s’adressant au narrateur :

« Continue à danser tant que tu entendras la musique. Tu comprends ce que je te dis ? Danse ! Continue à danser. Ne te demande pas pourquoi. Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. […] Même si tout te paraît stupide, insensé, ne t’en soucie pas. Tu dois continuer à danser en marquant les pas. […] Tu es fatigué et tu as peur. Ça arrive à tout le monde. Tu as l’impression que tout va de travers, que le monde entier se trompe. Et tu t’arrêtes de danser… Mais il n’y a rien d’autre à faire que danser. Et danser du mieux qu’on peut. Au point que tout le monde t’admire. »

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En savoir plus sur l’auteur ? 

Cliquez sur le lien pour lire mon article: 

https://illuminatosmundi.wordpress.com/2014/03/15/haruki-murakami-ce-createur-de-mondes-etranges/

Quelques bonnes raisons de lire les romans de Irvin D. Yalom

Et si la psychologie devait être romancée ? Si vous deviez lire de la psychothérapie sous forme de récit, quels éléments aimeriez-vous y trouver ?

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Irvin D. Yalom, psychiatre américain né en 1931, a puisé son inspiration dans son métier pour écrire des romans dont le thème central est la psychothérapie. Bien sûr, cela peut au premier abord ne pas intéresser toute personne qui n’est pas du métier. Pourtant, il n’est pas vraiment nécessaire d’être passionné par le milieu psy pour se mettre à lire les romans de Yalom. Car ses romans réunissent avant tout les qualités d’un bon écrivain. Un psychiatre et psychanalyste comme Yalom a longtemps été confronté à la nature humaine, à sa part d’ombre et à cette impudeur propre aux cabinets de psy, à des épanchements et à des confidences auxquels on ne se livre pas devant le premier venu. Sa matière, il la doit à toutes les personnes qu’il a côtoyées. Et un psychanalyste n’est-il pas le mieux placé pour doter ses personnages de cette complexité psychologique que l’on ne trouve que dans les meilleurs romans ?

Si « Mensonges sur le divan » est un roman à suspense avec une intrigue policière accorcheuse, « La méthode Shopenhauer » se présente davantage comme un roman existentialiste, à portée philosophique et qui promet d’après son sous-titre  « apprendre à mourir » de livrer au lecteur  une méthode pour se préparer sereinement à la mort. Dans ce roman, Yalom  fait références à toutes les spiritualités orientales mais aussi à un des personnages clé du récit : Le philosophe autrichien Arthur Schopenhauer.

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Ces deux romans ont des thèmes communs, chers à Irvin Yalom : la relation qui se noue entre le psychothérapeute et le patient, l’intériorité du psychologue, le mal de vivre des individus, le deuil.

« Mensonges sur le divan » a pour intrigue principale une femme, Carol, qui, désireuse de se venger du psy de son ex mari, parce qu’elle est sûre que c’est lui qui a poussé celui-ci au divorce, va se faire passer pour une femme qu’elle n’est pas et tenter de le séduire à tout prix. Elle ignore qu’elle a à faire à un  psychothérapeute à l’approche humaniste, très attaché au code de déontologie et donc très difficilement corruptible.

Cette problématique du mensonge dans la relation psy-client  pose de nombreuses questions qui peuvent intéresser toute personne désireuse de mieux comprendre le milieu psy : Jusqu’à quand peut durer la mystification ? Le client-menteur ne risque t-il pas de se prendre à son propre piège ? Cette problématique pose également des questions sur le thérapeute : Celui-ci ne devrait-il pas se méfier davantage des possibles baratineurs et manipulateurs qui se présentent à son cabinet ? Car le psychologue, du fait que le client paie sa consultation, a trop tendance à penser que celui-ci, trop investi dans la relation, ne peut être que d’une totale franchise et d’une transparence quasi-absolue. Ce qui parfois, est loin d’être le cas. Irvin Yalom met à bas certaines idées reçues selon lesquelles les psychologues seraient des personnes plus méfiantes et sagaces que la moyenne. Bien au contraire, ceux-ci ayant l’habitude de recueillir et d’écouter les confessions de leurs clients, auront presque toujours l’impression que la personne face à eux est sincère et dépourvue d’intentions cachées.  Dans ce cas, comment faire pour se préserver de la manipulation et ne pas tomber dans les pièges tendus par certains clients mal intentionnés ?

Heureusement, ce genre de clients sont plus souvent rencontrés dans les romans que dans la réalité. Il n’empêche, certains clients, sans désir de nuire à leur thérapeute, ont recours à une certaine manipulation, peuvent mentir et faire des confidences au compte-gouttes avec leur thérapeute par désir de tester inconsciemment ou peut-être consciemment l’efficacité et la perspicacité de ce dernier. Aussi, c’est une conduite qu’on retrouve beaucoup chez les clients ayant des difficultés avec le lâcher prise.

Au psychologue de savoir comment manœuvrer avec ce type de clients et à les amener doucement vers une voie de confiance.

Il n’est pas étonnant d’apprendre que les romans de Yalom sont étudiés dans certaines universités de psychologie et que sa vision humaniste a été ajoutée au programme de plusieurs écoles de psychologie.

Yalom est en ce sens très proche du psychologue américain Carl Rogers et de son approche centrée sur la personne dans l’entretien thérapeutique. Selon Rogers, le thérapeute doit adopter trois attitudes fondamentales avec son client : il s’agit d’être empathique, authentique et bienveillant.  Nous sommes loin des visions froides et orthodoxes de certains psychologues célèbres.

A travers ses romans, on comprend que Yalom est partisan d’une approche basée sur l’ouverture, la compréhension et la recherche concertée du client et du thérapeute pour trouver des réponses et des solutions aux difficultés du client. Pour Yalom, le thérapeute n’est pas celui qui sait, mais celui qui cherche. Ensemble, le thérapeute et le client vont effectuer une exploration, une sorte de voyage introspectif pour que l’individu en quête trouve en lui-même ses propres ressources. Yalom est le pionnier de cette idée originale : celle qu’il faut inventer une thérapie pour chaque client car chaque client est unique.

Dans son roman « La méthode Schopenhauer », Yalom initie le lecteur à la psychothérapie de groupe en narrant des séances entières de ce type de thérapie. Avec talent, Yalom réussit à tenir en haleine le lecteur en créant un échange dynamique et vivant entre des personnages attachants et singuliers. L’histoire se résume ainsi : Julius, thérapeute passionné par son métier, va avoir le désir brûlant, après avoir appris qu’il est atteint d’un cancer qui ne lui laisse plus qu’un an à vivre,  de recontacter un de ses anciens patients, Philippe, un homme misanthrope, accro au sexe et assez détestable.

la méthode schopenhauer

Il réussira à le retrouver et cet homme apparemment guéri de ses pulsions sexuelles va lui confier qu’il est à présent lui-même en voie de devenir thérapeute et qu’il doit sa guérison au philosophe Arthur Schopenhauer. Il propose à Julius un marché : en échange de la supervision de celui-ci pour lui permettre d’exercer son métier, Philippe s’engage à lui transmettre la philosophie rédemptrice de Schopenhauer. Mais Julius, en constatant que Philippe est loin d’être guéri de sa haine pour les hommes, va accepter son marché à une seule condition : qu’il intègre un groupe de psychothérapie qu’il anime. Philippe va finir par accepter. C’est alors que ce drôle d’individu va faire son entrée dans le groupe animé par Julius. Avec intérêt et fascination pour certains, scepticisme et circonspection pour d’autres, le groupe va petit à petit remettre en question toutes les certitudes et la philosophie  de Philippe, bâties au prix de longues années d’ascétisme et de solitude. Car, peut-on guérir grâce aux écrits d’un homme mort et enterré il y a plus d’un siècle ? La guérison peut-elle passer par les livres en faisant fi du mouvement de la vie, des interactions qu’elle requiert, de la présence des autres ?

psychothérapie de groupe

Comment un homme qui s’est emmuré dans une connaissance livresque du monde et qui s’est coupé de la vie, va t-il pouvoir réintégrer le monde des hommes ?

« La méthode Shopenhauer » livre aussi une belle réflexion sur la mort. Comment vivre sa vie sereinement quand on sait que la mort se rapproche sans cesse ? Comment se comporter avec un ami ou un proche malade ? Faut-il esquiver la question de la mort de cet ami ou l’affronter ?

Oscillant entre les joies de la psychothérapie de groupe, la gravité des questions fondamentales sur le sens de la vie, ce roman est riche, intense et imite bien la densité et les paradoxes de l’existence. Il mêle savamment la légèreté et la profondeur, avec en arrière fond la problématique lancinante de la mort. Car Yalom, de par son métier, sait que la misère humaine naît aussi de la peur de la mort. Ce roman mais aussi le reste de son œuvre est une tentative de soulagement de cette angoisse terrible. Et c’est aussi dans le travail thérapeutique et dans le voyage exploratoire du patient que peut jaillir le sens. C’est aussi dans ce désir de se dépasser, de se comprendre et d’être en quête d’une transcendance que le sens l’emporte sur le sentiment de l’absurde. Le travail thérapeutique est en ce sens, un chemin vers la sagesse et la vérité. C’est ce que parvient à restituer magistralement Irvin Yalom dans ses romans.

Curiosité pour soi-même, curiosité pour le milieu psy, curiosité pour les questions fondamentales de la vie ? Envie de lire un bon roman ? Envie d’être omnipotent du côté du psy et des patients ? Vous pourriez trouver quelques désirs assouvis du côté de chez Yalom…

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Irvin D. Yalom

Haruki Murakami, ce créateur de mondes étranges

1Q84

Il est difficile d’expliquer l’univers de Murakami à quelqu’un qui n’a jamais lu une seule de ses œuvres. Je m’essayais à l’exercice après avoir achevé ma lecture du dernier tome de la saga 1Q84 en tentant de décrire à ma mère l’univers décalé du maître de la littérature japonaise contemporaine.

Mais ma mère saisissait sans saisir. Mon explication ne disait pas l’essentiel.

« « Un monde  où les lois du réel explosent pour laisser place à une autre logique, celle de l’étrange, de l’onirique. Un monde où  deux lunes flottent dans le ciel, une grande et une petite. Un autre monde où un homme analphabète peut parler avec les chats. Des mondes qui ont souvent en commun pour les personnages principaux le deuil difficile des âmes sœurs. Des thèmes phares : le deuil, la mort, le temps… Le monde de Murakami est si riche que plusieurs thèses ne suffiraient pas à en extraire la substantifique moelle.»

Tel un noumène Kantien en effet, l’œuvre de Murakami est inépuisable, s’offrant comme une création intarissable au lecteur et à quiconque veut l’analyser, par la suite. Mais ma mère demeurait dans le flou. Après quoi, un peu découragée, je lui recommandais de lire l’ouvrage. Car après tout, un roman de Murakami, on n’en parle pas, on le lit et on se laisse aspirer par l’étrangeté de son monde.

En moi demeurait cependant un désir de me rendre plus tangible cette littérature qui n’a pas son pareil. Entreprise ardue, j’avais néanmoins l’envie de mieux cerner ce qui me fascine et suscite tant mon enthousiasme pour la littérature de l’écrivain nippon. Ainsi, de lectrice passive, qui accepte sagement cette magie qui opère sans chercher à en percer le mystère, je deviens une lectrice plus futée, qui tente de se rendre visible les fondements secrets et les soubassements voilés de ce texte subjuguant.

Loin de moi la prétention de livrer la recette spéciale qu’utilise Murakami pour rendre ses textes si savoureux. En réalité, comme la vie, les êtres humains, un poème de Baudelaire ou que sais-je encore, la littérature de Murakami ne sera jamais dénaturé par un texte fait sur elle, jamais tarie par l’analyse la plus pertinente, comme une musique envoûtante que même les plus grands exégètes en musique ne sauraient décrire parfaitement. Pour entendre la musique de l’œuvre, mieux vaut y être confronté directement, en se glissant dans ses pages. C’est donc pour cela que je me permets d’en parler sans craindre une seconde d’être traitée de prétentieuse.

Murakami, donc, auteur prolifique de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle a, comme tout écrivain, des thèmes phares, un univers bien à lui et des influences précises. Et sans avoir pour but de rendre compte de tous les thèmes et de toutes les influences de Murakami , je vais parler des thèmes qui sont pour moi les plus évidents et qui me touchent le plus et d’une de ses influences qui me semble indéniable depuis que j’ai découvert son œuvre.

 « La ballade de l’impossible », « Kafka sur le rivage », la saga « 1Q84 » et l’essai autobiographique « autoportrait de l’auteur en coureur de fond » où l’écrivain bien discret pourtant, se dévoile enfin quelque peu, sont les œuvres de Murakami que j’ai eu la chance de lire.

 autoportrait de l'auteur en coureur de fond

L’univers de Murakami est reconnaissable entre tous. Les personnages évoluent souvent dans l’étrange. Un univers qui mêle savamment des éléments du réel que nous connaissons en y introduisant le fantastique et l’onirique.

Les thèmes phares de Murakami :

Lorsqu’on commence un roman de Murakami, rien dans les premières descriptions ne laissent présager l’étrangeté de l’univers dans lequel on pénètre. Bien souvent, d’ailleurs, les personnages eux-mêmes, au début de ses romans, ne se sont pas encore confrontés à la bizarrerie de leur monde. Ainsi, Aomamé, l’héroine de 1Q84 ne sait pas qu’elle a pénétré dans une réalité autre, dans un monde qui n’est pas celui de l’année 1984, lorsqu’elle franchit l’escalier de la voie express, dans le premier chapitre du premier tome. Ce qui n’empêche que les personnages de l’écrivain ont souvent des histoires difficiles : une mère décédée ou inconnue pour Kafka, personnage éponyme de Kafka sur le rivage  et Tengo, héros de  1Q84 , des meilleurs amis disparus : Aomamé  a perdu ses deux meilleures amies, le narrateur de  la Ballade de l’impossible  a perdu son meilleur ami dans sa jeunesse. La mort est donc bien présente dans l’univers de Murakami et elle menace aussi les personnages principaux de ses romans.  Pourtant, la mort omniprésente n’empêche pas les personnages de poursuivre leurs quêtes, d’être à la recherche de quelque chose de fondamental, de leur soi, de leur authenticité.

Au début de  Kafka sur le rivage, le jeune Kafka, 15 ans, décide de se lancer dans un long périple pour échapper à une prédiction morbide de son père. Sur son chemin, il rencontrera des êtres originaux, un bibliothécaire hermaphrodite plus âgé que lui qui deviendra son confident, une dame mélancolique qui vit dans le passé ou encore une jeune fille solitaire et décalée. Toutes ces personnes l’aideront à évoluer et à grandir.

Kafka sur le rivage

 La ballade de l’impossible est aussi un roman initiatique même si le narrateur n’effectue pas de périple. Il doit vivre des deuils, supporter les suicides d’amis proches, faire la rencontre d’êtres parfois borderline qui le renverront à sa propre singularité et qui feront écho à sa grande solitude. Toutes ces épreuves et rencontres le transforment profondément et lui permettent d’aller à la découverte de son âme.  C’est donc par le dialogue et l’échange avec l’autre que le personnage en apprend sur lui-même.

La ballade de l'impossible

Il y aussi une profonde solitude qu’on retrouve chez tous les personnages de Murakami, principaux comme secondaires. Malgré la présence des autres, les personnages principaux de ses intrigues sont toujours confrontés à la solitude, souvent liée à leur histoire familiale complexe qui les isole et les fait se sentir différents dès l’enfance.  C’est le cas de Kafka (Kafka sur le rivage) et Tengo et Aomamé (1Q84). C’est aussi la solitude des citadins des grandes villes, thème cher à Murakami : ses romans font ressortir crûment et magistralement la solitude des individus dans les grandes villes. Watannabe, narrateur de  La Ballade de l’impossible , roman le plus réaliste de Murakami, étudie à Tokyo et se protège en construisant sa bulle, se livrant rarement, préférant écouter les personnes qu’il rencontre.

Image du film "Norwegian Wood" adaptation du roman de Murakami.

Image du film « Norwegian Wood » adaptation du roman de Murakami.

Tengo et Aomamé, les deux personnages principaux de la saga  1Q84 , vivent leur vie parallèlement : deux vies solitaires, sans rien de palpitant qui s’y passe. La vie de Tengo est rythmée par les cours de maths qu’il donne à des lycéens, celle d’Aomamé, par les cours de gymnastique qu’elle donne dans un club de gym. Elle est sans famille. Tengo, lui, n’a plus que son père, devenu sénile. Tous deux ont très peu d’amis. Ils gardent chacun jalousement dans leur cœur le souvenir et l’amour de l’autre, car Tengo et Aomamé étaient dans le même établissement à l’âge de dix ans, et un évènement, un jour, les a liés à jamais.

Kafka et Nakata, dont les histoires dans Kafka sur le rivage , se croisent et s’influencent, sont aussi deux êtres profondément solitaires. Kafka n’a plus personne et n’a jamais pu compter sur son père. Il entreprend son périple seul. Nakata, lui, est un analphabète de soixante ans, ayant perdu certaines de ses facultés après un accident survenu dans son enfance. Son inadaptation sociale l’exclut et ne lui permet pas d’échanger normalement avec ses pairs. Il a néanmoins le don de parler aux chats et de comprendre leur langage.

 

La littérature de Murakami : une littérature jungienne.

Je vais à présent parler d’une influence de Murakami qui m’a semblé très claire dès la lecture de  Kafka sur le rivage. Il s’agit de l’influence de Carl Gustav Jung, éminent psychiatre et psychanalyste suisse.

J’ai découvert C.G Jung il ya de cela trois ans, à peu près au moment où je découvrais Murakami. Bien évidemment, je ne suis spécialiste ni de Jung ni de Murakami, et il me serait difficile de faire un travail approfondi du lien qui unit les deux hommes. Néanmoins, le pressentiment de cette influence a été vérifié alors que j’effectuais des recherches sur internet : il ne m’a pas fallu longtemps pour tomber sur des articles qui soulignaient l’influence du maître de la psychanalyse sur l’écrivain nippon.

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L’inconscient collectif,  les archétypes, la synchronicité, le processus d’individuation, l’Ombre, la Persona ? Ces termes vous sont-ils familiers ? Il s’agit là de concepts clés du psychanalyste C.G Jung et qu’on retrouve complètement dans la littérature de Murakami.

Le processus d’individuation est le processus par lequel l’individu réalise son soi, le découvre. Le Soi englobe le moi et regroupe les parts consciente et inconsciente qui nous constituent. Le Soi est en quelque sorte la totalité de l’individu, et est donc synonyme de l’âme pour Jung (voir article sur « le processus d’individuation »). Ce processus s’entreprend  quand l’individu n’est plus satisfait de sa persona, son masque social et décide, parce qu’il s’agit d’un désir impérieux, d’aller vers un ailleurs qui permettra sa transformation.

Ce processus d’individuation est en quelque sorte le processus par lequel passent tous les héros des romans de Murakami. Ses romans se caractérisent précisément par ce combat des personnages entre la part consciente et la part inconsciente de leur esprit. Ils oscillent entre un monde réaliste et un monde onirique. Hantés par leur passé, leurs souvenirs, leurs rêves, leur quête en est davantage éprouvante.

Mais cette quête ne peut se faire justement qu’à travers une confrontation avec l’inconscient. Celle-ci est symbolisée, dans l’univers de Murakami, par le passage dans un monde autre, où les lois du réel s’évaporent pour laisser place à la logique du rêve, ou, du moins, à la logique d’autres mondes.

Dans  1Q84, Tengo et Aomamé se cherchant depuis qu’ils se sont quittés, ne pourront se retrouver et donc achever leur quête, qu’en faisant le détour par un monde parallèle, celui de l’année 1Q84. Dans ce monde là, deux lunes brillent dans le ciel, des « little people » fabriquent des chrysalides de l’air, des sectes ont des leaders en possession de pouvoirs extraordinaires…

Dans  Kafka sur le rivage, Kafka va entrer en relation avec des êtres originaux et vers la fin du livre, va être confronté au monde excentrique et parfois hostile de la forêt qui fait face à la cabane où l’a conduit Oshima. Cette incursion au cœur de la forêt, métaphore de la confrontation avec l’inconscient, est l’ultime voyage de Kafka avant de retourner à la réalité, avec ses lois physiques, telle qu’on la connaît.

C’est aussi son Ombre, partie de l’inconscient que Kafka refoule et qu’il ignore, qui se manifeste à travers cette confrontation avec la nature.

Dans  ce roman, Kafka parle souvent au garçon nommé corbeau. Un personnage surgissant dans le récit et qui lui donne des conseils et le questionne parfois. Il surgit au premier chapitre sans que le lecteur sache ce qu’il représente. En avançant dans la lecture, on comprend qu’il s’agit en fait d’un double de Kafka, mais qui n’est pas Kafka, qui semble être la synthèse d’une zone aiguisée de sa conscience et de ses désirs et rêves refoulés. Cette figure lui parle et apparaît dans ses rêves. Elle rappelle étrangement Philémon, le guru ou maître intérieur dont parle C.G. Jung et qu’il dépeint dans son autobiographie Ma Vie. Dans une période sombre et ténébreuse de sa vie, Jung aurait eu besoin d’un maître spirituel qu’il ne trouvait pas hors de lui et qu’il a fini par trouver en lui. Il dira alors de ce maître intérieur qu’il a nommé Philémon :  » J’eus avec lui des conversations et il dit des choses que je n’aurais pas pensées consciemment. Je perçus très exactement que c’était lui qui parlait  et non pas moi . »

Le garçon nommé corbeau pourrait donc être ce maître intérieur dont avait tant besoin Kafka, alors que dans sa solitude et sa quête solitaire, il ne savait pas, bien souvent, quel chemin suivre. En l’absence de guru, Kafka a matérialisé un maître intérieur qu’il a dissocié de lui.

Il y a aussi dans la littérature de Murakami, quelque chose qui rappelle fortement l’inconscient collectif et les synchronicités dont parle C.G Jung.

L’inconscient collectif, concept découvert par C.G Jung, est fait, selon le psychanalyste suisse, de contenus universels, appartenant à l’humanité entière et est une base dans la psyché de chaque individu.

La synchronicité est l’occurrence simultanée de deux évènements sans pourtant qu’il y ait de lien de cause à effet entre eux. Cependant la simultanéité fait sens dans l’esprit de la personne qui les perçoit.

Ces deux concepts, fortement liés entre eux se retrouvent dans « Kafka sur le rivage », dans les vies qui s’entrecroisent de Kafka et de Nakata, mais également dans 1Q84, où la vie de Aomamé fait sans cesse écho à celle de Tengo.

Dans « Kafka sur le rivage », Nakata va être amené à tuer le père de Kafka. Après ce meurtre, Kafka va se réveiller dans un lieu inconnu, sans savoir comment il s’y est retrouvé et son t-shirt sera tâché de sang. Les pistes sont alors brouillées et on se demande qui de Nakata ou de Kafka a réellement tué le père du jeune garçon.

Murakami croit fortement au pouvoir de compensation de l’inconscient. Il écrit d’ailleurs sans rien planifier dans son récit et suit simplement sa spontanéité. Il est ouvert au travail de l’inconscient et croit à une psychologie des profondeurs, une vision très similaire à celle de Jung.

La littérature de Murakami est donc en cela semblable à la psychologie de Jung que les personnages de ses romans pénètrent dans des mondes mystérieux, métaphores d’une confrontation avec l’inconscient. Ils font alors face à deux alternatives : tenter à tout prix de s’échapper du monde étrange où ils sont ou se confronter à ce monde et en y vivant des aventures difficiles et éprouvantes, mais desquelles ils sortiront plus matures et plus accomplis. Bien souvent, les personnages n’ont pas vraiment le choix, ils passent alors par ce processus d’individuation parfois douloureux, dans lequel ils apprennent à se connaître et ne reviennent au monde réel qu’après avoir découvert leur soi et s’être confrontés à leurs propres ténèbres.

L’écriture pour Murakami : une auto-thérapie et une quête de soi :

Murakami raconte que son désir de devenir écrivain s’est révélé  lors d’un match de baseball à Tokyo alors qu’il était assis dans les gradins. Agé de vingt-neuf ans à cette époque, Murakami était le propriétaire d’un club de jazz avec sa femme. Il explique alors cette révélation qui s’est produite dans un moment étrange : « Il n’y avait pas de raison à ce qu’une idée pareille surgisse dans mon esprit et je ne parviens pas à l’expliquer. Mais je me suis simplement dit : je peux le faire ! »Il achète alors sa papèterie et adopte un rythme ascétique pour mener à bien son projet : il commence à écrire régulièrement en début de soirée jusqu’aux premières heures du jour. C’est à ce rythme qu’il achèvera au bout de plusieurs mois, son premier roman Ecoute le chant du vent , qui connaîtra le succès.

« La course à pied prend une place énorme dans ma vie, c’est le lot de toute passion. Si je voulais être vraiment objectif, je dirais que ça me prend en effet trop de temps dans la vie." Murakami

« La course à pied prend une place énorme dans ma vie, c’est le lot de toute passion. » Murakami

C’est plus tard que Murakami réalisera qu’il y avait une motivation plus profonde derrière cette révélation soudaine. Il confiera dans ses entretiens : « Un beau jour j’ai voulu devenir écrivain sans vraiment savoir pourquoi. Mais en y pensant aujourd’hui, je crois qu’il s’agissait d’un premier pas vers une auto-thérapie. » Il ajoutera dans une autre interview, ces précisions : « J’ai grandi dans un quartier riche de Kobe, je n’ai pas connu la guerre. Tout était paisible dans ce quartier et il ne se passait pas grand-chose. Je n’avais pas d’expérience exceptionnelle et donc pas de sujet sur lequel écrire. Mais nous, jeunes gens, devions nous exprimer d’une manière ou d’une autre. C’était un problème. Quand j’ai eu 29 ans, j’ai senti qu’il y avait quelque chose en moi que je devais exprimer. Je savais que si je cherchais profondément, je trouverais cette chose importante à exprimer. Cela pourrait se décrire comme un combat avec le vide. Cela ressemble à un vide, mais au-delà de ce vide, il y a quelque chose d’important. »

L’écrivain  japonais n’est donc pas de ceux qui ont connu une enfance douloureuse ou des expériences difficiles durant sa jeunesse qui l’auraient poussé à entreprendre un processus de reconstruction ou de guérison. Derrière la façade lisse et paisible de la vie de l’écrivain, se cachent bien évidemment certains secrets. Ses conflits avec son père, homme passablement autoritaire et qui s’est farouchement opposé à certains de ses projets rejaillissent par exemple dans ses écrits : la figure paternelle est très peu présente dans les romans de Murakami, ses protagonistes étant le plus souvent orphelins de père.

Murakami expliquera dans ses entretiens que ce n’est pas tant son propre père qui le dérange, que les figures autoritaires de la société : « Je réprouve fortement ces figures. Trop fortement même. C’est la raison pour laquelle je ne peux pas me passer du monde littéraire. Dans la vie, je suis une personne gentille et pacifique, mais si quelqu’un qui a du pouvoir se permet de me donner des ordres, je deviens fou. C’est ma nature. Et même lorsque j’écris au sujet de ces figures, mon écriture se transforme. »

Il y a donc chez l’écrivain, un désir de liberté et d’affranchissement  de toute servitude, qui guide son écriture et qui est une valeur de son art.

Ce vide aussi dont parle l’écrivain résulte sans doute de ses peurs et angoisses profondes. Murakami chercherait en quelques sortes le message qui est au-delà de ce vide et qui pourrait lui offrir la promesse d’un salut.

Un autre thème que l’on retrouve beaucoup chez Murakami : celui de la perte d’amis chers. Les protagonistes principaux de ses romans font très souvent face à des deuils. Murakami confiera que pendant la période de protestation des étudiants et des mouvements radicaux qui ont secoué le Japon dans les années 70, certains de ses amis proches se sont suicidés. Lui-même, après cette période de ferveur et de grand idéalisme, se retrouve désillusionné, en quête d’un nouveau sens à donner à sa vie. Il va devenir le porte-parole d’une génération qui a perdu ses idéaux politiques et qui cherche une compensation à cette perte.

Mais Murakami n’est pas qu’un écrivain altruiste, qui écrit pour aider les autres à guérir de leurs blessures. Il est aussi un individualiste obstiné, qui va quitter le Japon et sillonner de nombreux pays pour côtoyer la culture de ses idoles d’adolescence, pour se forger sa propre vision du monde, pour trouver son propre chemin de vie.

Ses exils en Grèce, en Italie et aux Etats-Unis peuvent expliquer l’aspect profondément universel de ses œuvres.

Dans ses écrits, Murakami laisse une grande place à son inconscient et n’écrit pas avec un message prédéterminé. Au contraire, il essaie de déceler à travers ses écrits, les messages dont veut lui faire part son inconscient.  Murakami dira d’ailleurs à propos de ce travail de l’inconscient : « Si j’ai une expérience décevante, je m’en sers pour m’améliorer. C’est ainsi que j’ai toujours vécu. J’absorbe calmement les choses, autant que possible, et je les libère plus tard, et, selon des formes aussi variées que possible, elles deviennent une partie de mes romans. »

Et c’est de cette façon que l’écrivain parvient à écrire des romans teintés d’humour et de mélancolie, semblant surgir du monde des rêves, là où l’inconscient règne en maître.

Le style de Murakami sait restituer avec une grâce ineffable ce que les japonais qualifient de « mono no aware » et qui signifie en français, « la poignante mélancolie des choses ».

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Sa littérature possède donc ce mystère envoûtant, bien similaire au mystère de la vie et captive, hypnotise le lecteur qui se retrouve embarqué dans le vide de l’existence de ses personnages. Ce vide qui soudain s’évapore pour laisser place à la mélancolie et à l’évocation puissante des souvenirs, à l’émergence de ces thèmes centraux qui font toute la densité de son œuvre et toute la richesse de la vie.

 

Sources :

http://www.lelivrevivant.fr/75+kafka-sur-le-rivage-de-haruki-murakami.html

http://ir.canterbury.ac.nz/bitstream/10092/1004/1/thesis_fulltext.pdf?origin=publication_detail

http://madame.lefigaro.fr/art-de-vivre/haruki-murakami-concept-meme-dideal-perte-de-sens-151011-183688

http://www.theparisreview.org/interviews/2/the-art-of-fiction-no-182-haruki-murakami

http://www.lexpress.fr/informations/murakami-voyageur-solitaire_669121.html

http://www.enviedecrire.com/ecriture-selon-haruki-murakami/